Chana Orloff, Sculpter l’époque, jusqu’au 31 mars, Musée Zadkine

Peu d’artistes au XXe siècle ont eu un destin – artistique et personnel – aussi mouvementé que Chana Orloff. On le sait, nombreux furent les Juifs fuyant l’Europe de l’Est, où l’antisémitisme et les pogroms étaient la règle. Parmi eux, les créateurs souffrent en plus de la difficulté d’accéder à l’enseignement des disciplines artistiques, limité par des numerus clausus sévères. Cependant, à la différence de la grande majorité de ceux qui ont émigré tantôt en Europe de l’Ouest, tantôt aux Etats-Unis, les parents de Chana, qui a dix- sept ans, quittent l’Ukraine en 1905 pour la Palestine. Son père, devenu ouvrier agricole, faisait partie de ces pionniers qui participaient au rêve sioniste de la création de l’État Juif. Ce n’est pas un simple hasard s’il s’établit dans un petit village agricole, qui reçoit le nom d’Em Ha-Moshavot (la Mère des Implantations). Ce moshav, le premier collectif, reste un symbole dans l’histoire de ce pays. En 1937 le village est devenu une ville : Petah Tikva (Ouverture vers l’espoir). En toute logique, la jeune femme se joint au groupe sioniste Hapoel Hatzaïr (Le jeune ouvrier). Puis, elle trouve un emploi de couturière et apporte son aide à d’autres immigrants qui viennent d’arriver. En somme, le parcours d’Orloff, celui de faire d’elle une citoyenne israélienne « exemplaire », semblait tout tracé. Mais le destin ou plutôt le penchant artistique d’Orloff en a décidé autrement. Quand, après cinq années passées en Israël, elle se voit offrir un poste d’enseignante de coupe et couture dans un lycée, elle fait le choix de partir à Paris pour y étudier la mode. Cependant, arrivée en France, elle s’inscrit à des cours de sculpture à l’Académie Russe de Montparnasse. Elle se lie d’amitié avec d’autres jeunes artistes juifs, parmi lesquels Marc Chagall, Jacques Lipchitz, Amadeo Modigliani, Pascin, Chaïm Soutine ou Ossip Zadkine, en partie grâce à son futur mari le poète Ary Justman. Volontairement ou non, elle sera assimilée à ce rassemblement nébuleux, baptisé l’École de Paris. De fait, la myriade d’artistes qui convergent vers la capitale, mus par le même désir d’émancipation politique, sociale, culturelle, ne passe pas inaperçue et fait croire à l’existence d’une école étrangère, majoritairement juive, qui, d’après la critique antisémite, envahit l’art français ou au moins le « contamine ». Pour autant, peut-on déceler dans l’œuvre d’Orloff un lien spécifique avec le judaïsme ? Elle et ses confrères, conçoivent-ils un rapport entre leur pratique, inspirée par la modernité́, et leurs origines ? Rarement, car le prestige de l’art français, dont l’épicentre reste Paris, incite à un effort d’assimilation et d’apprentissage culturel. En effet, la plupart des artistes d’origine juive sont dans cette ville avant tout pour peindre, sculpter, absorber l’art en visitant des galeries et ce temple qu’est le Louvre. Au-delà̀ d’un même désir de s’affranchir des cadres de la vie juive, ils cherchent à Paris savoir-faire artistique et reconnaissance. Sans doute, chez de nombreux créateurs, il s’agit d’établir, consciemment ou non, un équilibre subtil entre leur identité́ et leur production plastique. Mais, cet équilibre, voire cette tension, variant d’un artiste à l’autre, n’aboutit nullement à un vocabulaire ou un langage commun. Vite acclimatée, Orloff expose déjà en 1913 au Salon d’Automne. En 1916, aux côtés de Matisse, Rouault ou Van Dongen, elle présente des œuvres à la galerie Bernheim Jeune. A partir de 1919 elle obtient des commandes de portraits (Edmond Fleg,1919 - Ida Chagall,1923). En 1923, elle reçoit également une commande de 41 dessins pour une série de portraits de célébrités parisiennes du monde des arts (Picasso, Braque, Matisse…) L’ensemble parait sous le titre « Figures d’aujourd’hui ». Selon Felix Marcilhac, cet ouvrage : « est pour elle l’occasion de prendre des contacts avec des personnalités représentant l’élite de la société française, peintres, sculpteurs homme de lettres et musiciens, dont plusieurs deviendront au fil des années ses plus fidèles amis…Pour la plupart, ces dessins donneront naissance ultérieurement à des sculptures reprenant pratiquement les mêmes poses, devenant ainsi les témoins d’une longue et fidèle amitié entre l’artiste et ses modèles ». De fait, son œuvre compte trois cents portraits. Pas moins spectaculaire est la rapidité avec laquelle elle est naturalisée - en 1925 - et, cerise sur le gâteau, elle est décorée la même année de la Légion d’Honneur. Faut-il croire que ce traitement exceptionnel l’a incité à choisir la France comme patrie d’adoption ? Significativement, elle se fait construire en 1926 une maison-atelier à la Villa Seurat, sur les plans de l’architecte Auguste Perret. Reconnue en France, une importante exposition itinérante aux Etats-Unis (1929) contribue à sa notoriété internationale. L’artiste garde des liens avec ce qui était son pays où habite toujours sa famille. Elle semble avoir une capacité à nouer des relations, voire à créer un réseau, Ainsi, Orloff reste en contact avec certains créateurs comme Ruben Rubin, un peintre influent dans les milieux artistiques israéliens et dont l’amitié sera sans doute précieuse pour les commandes futures qu’elle obtiendra. Hormis le portrait de Rubin, Orloff réalise, parmi d’autres, ceux du poète national Chaïm Nachman Bialik ou de l’actrice Hana Robina. Ce sont ces figures que l’on retrouve au cœur de son exposition en 1935 à Tel-Aviv et à Jérusalem. Des retrouvailles triomphales, mais qui ne se prolongent pas par un retour définitif d’Orloff en Israël. L’engagement d’Orloff s’intensifie depuis la naissance de l’État en 1948 et devient inséparable de l’histoire de ses premières années d’existence. Un moment particulièrement marquant est sa grande exposition de 1949, dans un lieu hautement symbolique, le Musée de Tel-Aviv où David Ben Gourion a proclamé la création de l‘État. Elle a droit également aux nombreuses commandes des monuments, le plus célèbre étant celui réalisé pour le kibboutz d’Ein Gev, en mémoire de 5 combattants qui ont perdu la vie face à l’armée syrienne. Il n’en reste pas moins, que si le nom de Chana Orloff est connu du public de son pays, elle ne fait pas partie du récit officiel de l’histoire de l’art israélien. Son installation définitive en France fait que, malgré ses fréquents séjours en Israël ou le réseau important qu’elle y développe, l’artiste reste, peut-on dire, assimilée à une touriste ou à une résidente temporaire dans le champ artistique de ce pays. Classée comme faisant partie de l’École de Paris, « guest-star » respectée, reconnue, Orloff n’appartient pas au « milieu » dans une société artistiques encore très fermée sur elle-même.

Itzhak Goldberg