Chagall sioniste ? Le terme semble excessif même si l’on connaît le rapport puissant qui existe entre le peintre et l’état hébreu. L’une de ses œuvres majeures sont les vitraux réalisés pour la synagogue de l’hôpital Hadassa à l’université hébraïque en témoigne. En plus, c’est pour la Knesset, le parlement israélien, que Chagall avait réalisé des « cartons », à savoir des maquettes préparatoires pour les tisserands (1964-1968). Le sujet, l’histoire du peuple juif, en trois panneaux de taille monumentale, se compose de l’Exode, de La Prophétie d’Isaïe et de L’Entrée à Jérusalem Cependant, tout commence avec la commande d’Ambroise Vollard pour des illustrations de l’Ancien Testament en 1930. Ces gouaches seront réalisées par lui à son retour d’un voyage effectué dans la Palestine sous mandat britannique. De fait, Chagall annonce à Vollard – qui reste sceptique à cette idée – le besoin de s’inspirer pour ces illustrations de la terre de la Bible. Invité par le premier maire de Tel-Aviv, Meir Dizzengoff, il embarque pour ce voyage en mars 1931 en compagnie du poète français Edmond Fleg et du poète national israélien Haïm Bialik. C’est grâce à Chana Orloff, une sculptrice franco-israélienne vivant à Paris que Chagall a fait la connaissance de Dizzengoff. Ce dernier lui demande conseil au sujet de la création d’un musée dans sa ville – Chagall fera d’ailleurs partie d’une commission consultative pour ce projet. C’est la vision de Jérusalem et de Safed qui impressionne le plus l’artiste : « Jérusalem ? Dans cette ville on a l’impression qu’on est parvenu au terme du voyage. J’ai senti dans ces rues étroites, où circulent des chèvres, des Arabes, dans les ruelles où les Juifs…vont maintenant au Mur des Lamentations, que le Christ marchait il y a peu, ici on ressent que le judaïsme et le christianisme ne forment qu’une seule famille ». On se rappelle le cri de Paul Klee face aux couleurs et à la lumière qui le frappent en Tunisie : « La couleur et moi ne font qu’un. Je suis un peintre ». Rien de tel avec Chagall dont la réaction émotionnelle ne relève pas de l’ordre esthétique. Avec un style naturaliste, voire classique, il peint Le Tombeau de Rachel, le Mur des Lamentations, ou la synagogue de Sefad. Pendant sa visite, l’artiste est surtout attiré par ceux qui sont resté fidèles à la culture juive et qui communiquent en Yiddish, entre autres son initiateur à la gravure de Berlin, Hermann Struck qui s’est installé en Palestine en1923. Les choses sont bien différentes pendant la seconde visite de Chagall en Israël, en 1951. L’artiste parcourt le pays avec Virginia Haggard et, « sensible à la minéralité des paysages du jeune État, évoque notamment les « pierre millénaires » qui constituent ses assises». A la différence de la première venue en Palestine, où Chagall est surtout sensible aux lieux sacrés, il semblerait que les visites suivantes lui ont permis de poser un regard différent sur les pionniers robustes, cette nouvelle société juive. Plus généralement, il est probable que la création d’État d’Israël donne à l’essence de la judaïté un contenu plus concret, plus tangible. A l’image virtuelle du Juif issu de la diaspora, se substitue celle de l’Israélien puissant et attaché à sa terre. Dans l’œuvre de Chagall, le personnage principal flottait dans le vide, sans jamais toucher le sol, sans racines. On peut avancer l’hypothèse que la rencontre entre l’artiste et l’idéal de l’homme nouveau dans sa version israélienne aurait pu l’inciter à pratiquer ces travaux sculptés, dont la dureté s’inscrit dans la durée. « Mes séjours en Palestine de l’époque et en Grèce, pour travailler à mes livres, m’ouvrirent un autre monde », déclare Chagall. Faisons un pas de plus. Il est indiscutable que la philosophie et la théologie issues du judaïsme sont, sinon hostiles, du moins indifférentes à une réflexion sur le beau et la production artistique. C’est l’un des points de discorde au sein du fameux couple Athènes et Jérusalem – une tension millénaire entre l’hellénisme et le judaïsme. La fière statue d’un dieu admiré reste, pour les Juifs, l’Autre ultime, définitivement étranger à leur conception de la divinité. Dans ce contexte, le séjour de Chagall en Israël ne le laisse visiblement pas indemne. Consciemment ou non, ce regard posé sur une esthétique foncièrement différente de la sienne, laisse des traces. Chagall découvre le monde de la sculpture. La période pendant laquelle l’artiste a pratiqué la ronde -bosse, très tardive dans son parcours, s’étend de 1951 à 1983. Ainsi, il est, pour le moins curieux, que le début de cette production coïncide avec le moment de la création de l’État d’Israël et intervienne peu après le voyage de Chagall en Grèce. Cette ouverture artistique ne serait-elle pas en même temps une quête identitaire ?