Les Fauves sont entrés en Suisse. Peu après « Les Années Fauves » à la Fondation Gianadda, ils pénètrent au Kunstmuseum de Bâle. Si l’on ne change pas une équipe qui gagne – plusieurs œuvres ont fait le voyage de Martigny à Bâle -, curieusement l’appellation « Matisse, Derain L’avant-garde parisienne, 1904-1908 » ne mentionne pas le terme de fauvisme. Un « oubli », qui justifie une sélection d’artistes dont la présence s’explique par leur intérêt commun pour les néo-impressionnistes et pour Van-Gogh et Gauguin, devenus, à titre posthume, les saints patrons de la modernité. En admettant la pertinence de ces liens – parfois ténus – qui se tissent entre de nombreux créateurs de cette grande famille, on peut rester perplexe quant aux rapprochements plutôt anecdotiques. L’exemple de Marie Laurencin, surnommée « la fauvette » -est-ce un compliment ? - est parlant. Certes, le portrait qu’elle réalise d’Alice Derain (1908), l’épouse d’André Derain, s’inscrit dans une volonté d’évoquer la présence féminine dans l’univers presque exclusivement masculin des Fauves. Mais, si la magnifique Finlandaise (1907) de Sonia Delaunay ou le Paysage corse (1910) d’Émilie Charmy sont parfaitement à leur place, alors l’autre tableau de Laurencin, Diane à la chasse (1910), frôle le ridicule. Revenons toutefois à l’essentiel. Le grand mérite de l’exposition est de proposer quelques chefs-d’œuvre. Ainsi on y croise Luxe, calme et volupté (1904) de Matisse, ce tableau-manifeste qui quitte rarement Paris, la séquence fascinante des vues de la Tamise, (1906-1907) par Derain, ou encore un portrait brutal de ce dernier par Maurice de Vlaminck (1906). Le parcours est chronologique et peut-on dire topographique – Matisse, Albert Marquet, Charles Camoin, Jean Puy et Henri-Charles Manguin à l’atelier parisien de Gustave Moreau, Derain et Vlaminck à Chatou, Georges Braque, Raoul Dufy et Othon Friesz en Normandie et dans le Midi. Puis, ce sont des regroupements thématiques – Natures mortes et scènes d’intérieur ou La Ville et la vie nocturne. Dans cette dernière section, mention spéciale à Auguste Chabaud - Le Moulin Rouge, la nuit, 1907 – dont l’œuvre se situe à mi-chemin entre le fauvisme et l’expressionnisme. Remarquons ainsi que Chabaud comme Georges Rouault – fauve ? – sont ici les seuls artistes à offrir une vision véritablement sombre de l’existence des prostituées, à peine effleurée par Vlaminck et Van-Dongen. S’ensuit une salle qui propose une riche documentation sur le contexte social de cette période - surtout au sujet des rapports entre les Fauves et la mode considérée, selon Claudine Grammont, comme source d’inspiration décorative. La manifestation s’achève par la présentation d’autres activités de ces artistes – dessin, céramique, sculpture, puis par un rappel de la production picturale internationale – Wassily Kandinsky, Alexej von Jawlensky, Gabrielle Münter, Marianne von Werefkin ou, moins connue, l’artiste suisse, Alice Bailly. Sans doute, on peut saluer l’effort des commissaires – Claudine Grammont, Arthur Fink et Josef Helfenstein - pour maintenir la parité. On reste toutefois étonné par l’impasse totale sur Die Brücke, ce mouvement expressionniste qui fait surface en 1905 –accessoirement l’année qui marque la « naissance » officielle des Fauves.
Itzhak Goldberg
« Matisse, Derain L’avant-garde parisienne, 1904-1908 », jusqu’au 21 janvier, Kunstmuseum, Bâle, Suisse.