Anthony Gromley, né à Londres en 1950, est une star dans l’univers anglo-saxon, avant tout au Royaume-Uni. Lauréat du Turner Prize en 1994, il a eu droit à plusieurs commandes publiques, dont la plus célèbre est Angel of the North (1998). L’exposition organisée par Sophie Biass-Fabiani, conservatrice du patrimoine au musée, propose un dialogue entre Rodin et Gromley, ce dernier affirmant avoir toujours regardé attentivement les travaux du maître français. On conseille au lecteur de faire l’impasse sur la signalétique qui indique le « bon » parcours de cette manifestation et d’emprunter le trajet à rebours, en commençant par l’hôtel Biron, où loge la collection permanente du musée. Là, les personnages de taille réduite du sculpteur anglais, éparpillés sur les deux étages, semblent écrasés par les œuvres imposantes de Rodin. Une exception : un moule impressionnant en plâtre de Gromley, placé aux côtés de l’étude de la robe de chambre de Balzac, rappelle que cette technique est utilisée par les deux créateurs. Notons également les magnifiques carnets de dessins où l’artiste laisse voguer son imagination. Puis, on découvre l’installation emblématique du sculpteur, Critical Mass, datant de 1995, que l’artiste « rejoue » au gré de ses déplacements. Dans la cour, devant le perron, douze figures masculines noires à échelle humaine – Gromley utilise comme modèle son propre corps - se dirigent vers Les Portes d’Enfer. Allongés ou recroquevillés, placés dans des poses allant du repli fœtal au redressement total, ces corps en fonte tracent une ligne ascensionnelle qui traverse la cour pavée. Cette séquence s’achève sur une figure en position verticale, qui semble prendre son élan. Mais, sans doute, la partie la plus impressionnante attend les visiteurs dans la salle haute de plafond – une ancienne chapelle - consacrée aux expositions temporaires. A l’entrée, quelques figures isolées et jonchées sur le sol. Suit un empilement de corps, « noués » les uns aux autres, formant comme un magma de chair indistincte - un charnier ? Levant les yeux, le spectateur retrouve les mêmes figures archétypales dans des positions tout aussi inconfortables. Accrochées par des filins, suspendues au-dessus du sol, elles évoquent inévitablement des suppliciés. Charnier, supplices, chute…« c’est la chose la plus sombre que j’aie jamais faite…Un anti-monument aux victimes du XXe siècle », affirme Gromley qui ajoute « Je veux retrouver la possibilité de l’émotion » (catalogue). Pourtant, malgré l’aspect spectaculaire de cette œuvre et le choc visuel qu’elle produit sur le spectateur, elle ne le bouleverse pas. Sans doute, l’artiste a le sens de la mise en scène et la capacité de créer un rapport parfaitement étudié entre la matérialité des corps et le vide qui les entoure. Sans doute encore, en virtuose de la sculpture, il met en œuvre tous les ingrédients nécessaires pour faire passer son message. En fait, tout est parfait mais il y manque justement ce pas de côté, cette minuscule imperfection, cette infime « maladresse » qui dérange mais qui touche.
Itzhak Goldberg
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