Ana Mendieta, le corps de l’œuvre
« Pionnière de nombreux mouvements à leurs débuts : body art, performance, land art, vidéo, voire même l’éco-féminisme », écrivent Vincent Honoré, directeur des expositions au MO.CO., et Rahmouna Boutayeb, curator, organisateurs de l’exposition d’Anja Mendieta (1948-1985). Au centre des différentes activités de cette artiste, on retrouve toujours le corps – qu’elle maltraite parfois - en l’occurrence le sien. Si l’exposition du Jeu de Paume (2019) a pu montrer la riche production cinématographique de Mendieta, le mérite de celle de Montpellier est de mettre en évidence, avec une centaine d’œuvres, ce que l’on peut appeler la dimension tactile de cette production plastique. Empreintes, traces, moulages, sculptures, reliefs… le corps, le plus souvent nu, fait pratiquement office de signature. À titre de preuve, le terme “Silueta” (Silhouette), qu’elle a choisi comme titre d’une longue série, engagée à partir de 1973 après un séjour au Mexique, dans laquelle elle décline ses traits sur différents supports. Cependant, il ne s’agit pas d’autoportraits, car cette image-archétype renvoie à une typologie de formes féminines « génériques ». Ces figures anthropomorphes, grossièrement élaborées, ces traces corporelles sont façonnées à partir de divers matériaux : fleurs, branches d’arbre, mousse ou poudre à canon. Cherchant, selon elle, un moyen de “retourner à la source maternelle”, l’artiste communie avec le sable, la boue ou la glaise comme un moyen de faire corps avec la nature, dont elle n’est qu’une créature parmi d’autres. Une certaine tendance mystique alimente d’autres performances, proches de rituels où la violence est souvent accentuée par la présence du sang. Cette rage cède la place à une sensualité tangible qui se dégage de clichés montrant Mendieta se rouler par terre ou immergée dans l’eau. Les choses changent avec les sculptures rupestres réalisées à son retour à Cuba, plus précisément à Jaruco. Creusées dans les rochers, ces figures archaïques, ces déesses renvoient aux croyances et aux divinités caribéennes ou préhispaniques, autrement dit à l’enfance déracinée de Mendieta, forcée de quitter son pays de naissance à l’âge de douze ans. Parfois accompagnées de l’empreinte de la main de l’artiste – une évocation de l’art pariétal et des civilisations anciennes - ces œuvres substituent le passé au présent, la mise à distance au contact direct. En d’autres termes, l’origine la source ? le fondement ? de cette recherche se situe dans la quête des origines. Le parcours chronologique, très complet, commence par quelques tableaux que l’artiste a peints à ses débuts. Étonnamment, ces tableaux aux couleurs saturées et contrastées, oscillant entre expressionnisme et symbolisme, n’ont jamais été exposés montrés au public. De nombreuses photographies - souvent les seules traces des œuvres détruites - des reconstitutions spectaculaires de ses travaux en extérieur, ainsi que des dessins à la gouache et à l’acrylique - permettent aux spectateurs de plonger dans cet univers inclassable. Si la mort de Ana Mendieta reste une énigme- son mari, le célèbre artiste minimaliste Carl Andre fut accusé d’un meurtre, puis acquitté - son œuvre, bouleversante, reste bien vivante.
Itzhak Goldberg
Ana Mendieta, Aux commencements, jusqu’au 10 septembre, MO.CO. Panacée, Montpellier