De beaux prêts, un accrochage très soigné, des panneaux explicatifs clairs et compréhensibles, que demander de plus ? Certes, la manifestation organisée dans ce lieu feutré qu’est l’Hôtel Gaumont ne révolutionne pas notre regard sur Yves Klein. Cela serait d’ailleurs une tâche difficile pour un artiste qui a eu les honneurs de deux rétrospectives au Centre Pompidou. L’exposition aixoise permet toutefois de se familiariser avec une des productions plastiques les plus originales du XXe siècle. Les organisateurs ont fait le choix d’un parcours chronologique qui met en rapport l’œuvre avec les évènements et les artistes qui ont marqué Klein. Certes, on sait que l’histoire de l’art récente considère avec mépris les études se situant dans la perspective d’une comparaison entre «l’homme» et «l’œuvre». Pourtant, dans le cas de Klein qui a déclaré : « un peintre doit peindre un seul chef d’œuvre : lui-même », toute tentative de séparation entre la vie et la pratique artistique rend l’oeuvre impénétrable. De fait, Klein, Beuys, Warhol et surtout Duchamp font partie de ceux qui ont réussi à ériger leur vie en œuvre d’art. Mieux encore, en devenant un personnage public, une personnalité du monde de l’art, bref en fabriquant une mythologie personnelle, tous ils se sont transformés en légendes. On pourrait même dire que le titre « Klein, intime » est légèrement trompeur car tous les gestes de ce dernier, volontairement ou non, achevaient leur trajet dans l’espace public. Les commissaires - Cecilia Braschi, responsable des expositions et Denys Riout, historien de l’art, mettent en scène la grande variété des activités de Klein tout en cherchant à montrer sa cohérence. Pour ce faire, plusieurs thèmes sont déclinés : l’immatériel, le monochrome, les techniques particulières ou encore la célèbre couleur bleue. Cette dernière est devenue la marque de fabrique de l’artiste. Littéralement, car les trois lettres qui forment le sigle IKB (International Klein Blue) et qui ont scellé le destin de l’artiste niçois furent véritablement une marque déposée. Avec le brevet pour sa couleur (19 mai 1960), qui en fait l’utilisateur privilégié, Klein fait son entrée à la Bourse des valeurs esthétiques. Ce n’est pas uniquement le processus de fabrication d’une invention chromatique que l’artiste revendique, mais, avant tout, son alter ego plastique, le sigle même de sa notoriété. Ainsi, un bac de pigment pur bleu à l’entrée de l’exposition plonge immédiatement le visiteur dans l’univers de l’artiste et se prolonge par plusieurs monochromes de la même couleur. Non pas que Klein soit l’inventeur de cette forme d’abstraction radicale. Déjà en 1920 Rodchenko réalise trois monochromes, suivis dans les années cinquante par Robert Rauschenberg et Ad Reinhardt. Toutefois, les travaux de celui qui s’autoproclame «Yves le Monochrome » tentent le grand écart entre l’aspect matériel de la poudre qui forme une surface irrégulière et l’intensité radiante de cette teinte qui semble se diffuser dans l’espace. Selon lui, le monochrome serait l’équivalent pictural du vide, la couleur capable de créer un effet de dématérialisation. «Malheur au tableau qui ne montre rien au-delà du fini», cette affirmation de Klein ne s’arrête pas à ses toiles. Qu’il s’agisse de ses éponges, de son décor pour le foyer de l’Opéra de Gelsenkirchen, en Allemagne (1959), ou de ses «pinceaux vivants», jeunes filles enduites de pigments qui laissent l’empreinte de leur corps sur papier (1960), selon l’artiste, l’immatériel n’est jamais loin. Libre au spectateur de partager – ou pas – cette sensation. Sont particulièrement bien présentés à l’Hôtel Gaumont ces jeunes modèles nommés les Anthropométries. Ces suaires d’azur sont comme la version sophistiquée et érotisée d’un geste qui remonte à l’enfance de l’art : les traces anonymes que l’on trouve dans les grottes de Lascaux. L’utilisation de la chair comme support de la matière picturale et outil du peintre place l’œuvre de Klein sous le signe de l’alchimie. Nombreuses, en effet, sont ses activités qui visent à une modification de la substance des matières. Ceci implique souvent l’intervention de deux éléments : le feu et l’air. Le feu quand le pinceau est remplacé par un bec brûleur, dessinant comme des empreintes en creux. L’air comme l’expérience du vide – on connait le spectaculaire saut dans le vide et sa reproduction photographique - en réalité un photomontage – devenue l’un des emblèmes de l’avant-garde des années 60. Sur le plan personnel, on a droit à quelques surprises comme deux tableaux réalisés par les parents d’Yves, Marie Raymond et Fred Klein, artistes eux-mêmes ou une toile de Christo représentant le mariage de Klein avec Rotraut. Moins anecdotiques sont les travaux de ses confrères et amis, avant tout les Nouveaux-Réalistes, avec une mention spéciale à Store poème (1962), une collaboration entre Klein, Arman, Claude Pascal et Pierre Restany, jamais montrée en France. A ce propos, on peut regretter le peu de témoignages sur l’échange entre Klein et l’avant-garde italienne et allemande. Mais, pour reprendre une expression bien galvaudée, ne boudons pas notre plaisir.
Itzhak Goldberg
Yves Klein intime, jusqu’au 26 mars, Hôtel Gaumont, Aix-en-Provence.