Autant par leur technique (pastel) que par leur obsession de la perspective troublée et troublante, les toiles de Sam Szafran restent à l’écart de la production picturale contemporaine.
On ne peut pas dire que Sam Szafran n’ait pas l’esprit de l’escalier. De fait, si, pour une obscure raison, son patronyme tombait dans l’oubli, on le remplacerait sans la moindre hésitation par celui de Maître de l’Escalier, motif qui hante cette œuvre et qui incarne ses principaux enjeux. Appellation commode d’autant plus que l’artiste fait partie des créateurs qu’on nomme en désespoir de cause inclassables, ces êtres que les historiens d’art ne savent étiqueter. Figuratif ? Indiscutablement. Mais encore ? Clairement, la réalité chez Szafran bascule ; le peintre lance des défis à sa prétendue logique. On peut suivre les dires de Jean Clair qui considère que les travaux de Szafran sont « prétextes à un jeu abstrait ». On peut également penser que ce sont justement ces entorses à la réalité -tout en la conservant- qui font l’intérêt et parfois la puissance de cette œuvre. Ainsi, des espaces profonds, des structures hélicoïdales proches de l’anamorphose, ou des serres, envahies par une végétation dense, où l’oeil erre dans une forêt illimitée, demeurent avant tout des pièges à regard. D’un côté, un espace vide et vertigineux, d’autre part le trop plein étouffant. Une chose en commun : une vision sphérique, curviligne, dans une tradition qui remonte à la perspective employée au XV siècle par Jean Fouquet et qui correspond à la configuration de notre œil. Cependant, à la différence de la volonté d’unifier le monde du peintre de la Renaissance, de lui donner une vision cohérente, Szafran fait éclater la réalité, en propose une version fragmentée. Ce sentiment est d’autant plus frappant quand l’escalier s’échappe de la cage, s’élargit et envahit le cadre urbain, forme une passerelle entre intérieur et extérieur. Paysage sans fin, un labyrinthe discontinu, déstabilisant et confus. En toute logique, c’est à la technique cinématographique et à sa possibilité d’élargir l’horizon visuel que les toiles de Szafran font penser. L’artiste évoque souvent Orson Welles (Le Procès de Franz Kafka) Hitchcock (Vertigo) ou encore M le Maudit de Fritz Lang. De fait, le mouvement en spirale de la caméra permet de saisir de près la montée de l’angoisse progressive chez les personnages qui avancent vers l’inconnu. Toutefois, l’exposition est ponctuée par la représentation d’un lieu refuge qui permet de vaincre ou du moins d’affronter toutes les craintes : l’atelier. Avec Szafran, cet endroit clos et mythique, où la cuisine picturale se mijotait secrètement, s’ouvre et s’offre à l’oeil du spectateur. Ateliers ou imprimeries, où dans un espace d’une géométrie stabilisée sont mises en évidence des boîtes de pastel d’une richesse chromatique infinie. Lieux de création qui tracent la carte de l’errance de l’artiste ? Itzhak Goldberg
tél.41 27 722 39 78, [email protected], tlj 10-18. Commissaire : Daniel Marchesseau, Conservateur général de patrimoine.