Une ou quatre expositions ? Sous le titre « De la nature », emprunté à Lucrèce, le musée de Grenoble réunit ou plutôt met côte à côte, quatre artistes qui, même s’ils appartiennent approximativement à la même génération, proviennent d’horizons bien éloignés. Comment justifier la rencontre entre Philippe Cognée, Christine Iglesias, Wolfgang Laib et Giuseppe Penone, chacun d’eux faisant appel à des techniques et à des matériaux variés pour aboutir à des formes plastiques bien distinctes ? D’emblée, Guy Tosatto, directeur des lieux et commissaire avec Sophie Bernard, conservatrice en chef au musée, admet de ne pas ambitionner une synthèse mais de « rendre mieux perceptible la diversité des approches, des vécus et des visions de ce qui constitue…notre milieu origine ». Autrement dit, malgré un propos modeste, un vaste projet. En réalité, le véritable point commun entre ces créateurs est, en quelque sorte, invisible. De fait, on est surpris par l’absence d’allusions explicites aux enjeux écologiques. Ici, ni les blessures infligées par l’homme à son environnement, ni les menaces qui pèsent sur le futur de l’humanité. On est ailleurs, comme hors temps, avec des œuvres qui ne sont jamais inscrites dans un contexte particulier et qui n’offrent aucun repère topographique. Un sentiment accentué par une scénographie élégante, même si quelque peu ascétique ; un nombre limité de travaux, bien espacés dans des salles volumineuses d’une blancheur immaculée. L’exposition s’ouvre par Philippe Cognée, connu davantage pour ses vues urbaines. Cependant, depuis une décennie, l’artiste s’intéresse aux divers composants du paysage. Ses peintures sont les seules à introduire une note inquiétante dans la représentation de la nature. Ainsi, des fleurs monumentales se transforment en un jardin d’étranges configurations biomorphiques, selon des plis et des replis qui suggèrent les parties intimes d’un corps d’une étonnante sensualité. Ailleurs, des troncs et des branches enchevêtrés forment des forêts labyrinthiques se rapprochent des all over abstraits aux lignes entrelacées de Jackson Pollock (Les arbres qui pleurent, 2021). Discipliné, le spectateur peut passer à la « case » suivante, celle de Christine Iglesias. Cependant, on peut lui recommander de rejoindre plutôt la salle de Penone qui se confronte littéralement au bois. Les trajets imprévisibles, les volutes et les entrelacs, le réseau irrégulier aux mailles plus ou moins serrées, plus ou moins lâches, forment comme des textiles botaniques ou des tableaux organiques. Certes, la technique employée par l’artiste italien, qui obtient l’empreinte du tronc d’un arbre en frottant des feuilles sur une toile de lin posée sur l’écorce, est fort éloignée de la peinture de Cognée. Avec Penone, la peau d’une plante se fait la peau de l’œuvre, le plaisir du regard est associé à la sensation physique de la tactilité́, la vision à la palpation. Il n’en reste pas moins que chez les deux créateurs on constate qu’ « un sentiment de désorientation survient comme si on pénétrait dans un sous-bois, au cœur des broussailles ». Bien différent est l’univers de Christine Iglesias. Chambre minérale humide (2022) est une installation qui joue sur le contraste entre l’extérieur, un « white cube » en béton, lisse et peu accessible, et l’intérieur, où une « végétation » minérale irrégulière, qui pousse partout, a tout d’une grotte humidifiée. Le visiteur qui pénètre dans cette enveloppe architecturale, se sent à la fois protégé et emprisonné. Wolfgang Laib enfin se détourne de tout aspect descriptif. Plus que des représentations, ses travaux sont des prélèvements délicats, réalisés à l’aide de matériaux organiques comme la cire d’abeille ou le riz. Son carré de pollen n’est qu’un souffle d’une luminosité presque aveuglante. Métamorphosée, dématérialisée, la nature devient une plaque sensible, une surface poétique qui invite à la contemplation. Contemplation réservée uniquement au spectateur, car nulle part dans l’ensemble du parcours on ne croise un être vivant. Sophie Bernard considère l’absence de la figure humaine comme la preuve d’une approche non anthropocentrée de l’art. Sans doute. Pour autant, cette vision néoromantique de l’environnement risque de faire oublier que la nature n’échappe pas aux bouleversements que subit la société.

Itzhak Goldberg