Toyen, une surréaliste venue de Tchécoslovaquie
La peinture de Toyen, Maria ČERMÍNOVÁ dite, commence en douceur. Née à Prague en 1902, elle quitte le domicile de ses parents à dix-huit ans, pour rejoindre le groupe d’avant-garde Devětsil. Le parcours au musée s’ouvre sur des images pleines de charme, qui datent de cette période, des bords de mer ensoleillés ou des café animés (Paysage dalmate, Dalmatie ou Café, toutes de 1922), peints dans un style presque naïf, inspiré par l’imagerie populaire. Les œuvres qui suivent sont proches du cubisme puriste ; des figures géométriques traduites en aplats de couleurs superposés (La Plage, 1926, Scaphandrier, 1926). Mais, c’est à Paris, après avoir voyagé en Europe, que Toyen crée en 1926, avec son compagnon de vie, le peintre Jindřich Štyrský, sa propre voie artistique, l’«artificialisme », titre énigmatique dont la définition par ses deux fondateurs, « une totale indentification du peintre au poète », ne facilite pas véritablement la compréhension. Selon eux, l’artificialisme est doté « d’une conscience abstraite de la réalité. Sans taire son existence, il opère sans elle » (catalogue). Curieusement, cette tendance artistique est perçue par de nombreux spécialistes comme une préfiguration de l’abstraction lyrique. Pourtant, ces formes inconnues mais suggestives, ces lignes courbes et souples, ces volumes stylisés rappellent davantage le biomorphisme, une version organique de l’abstraction, inséparable de la nature. Même les titres - Rochers basaltiques, Paysage de lac ou Oasis (1929), évoquent cette union entre l’homme et son univers. Parmi les toiles exposées à Paris, certaines ont un aspect légèrement matiéristes - l’artiste incorporait du sable dans ses peintures. Signalons également que les représentants principaux du biomorphisme - Miro, Arp - participaient de près ou de loin à la nébuleuse surréaliste.
Si Toyen et Jindřich Štyrský, à l’aide de leur manifeste, tentent de se démarquer du surréalisme, il n’empêche que « l’approche du réel mis en oeuvre par ce mouvement n’était pas sans les intéresser » (Anna Pravodava, catalogue). Quoi qu’il en soit, leurs expositions dans la capitale française ne sont pas passées inaperçues - ils ont même droit à une préface de Philippe Soupault pour leur seconde exposition (1927). Ainsi, même si c’est à ce moment que Toyen réalise ses œuvres les plus abstraites, ce texte marque symboliquement son rapprochement progressif du surréalisme. L’exposition « Poésie 1932 » à Prague, qui réunit des artistes tchèques et des vedettes internationales -Salvador Dali, Max Ernst, André Masson- permet à Toyen de se confronter à l’ensemble de la production surréaliste. Puis, l’enthousiasme d’André Breton et de Paul Eluard pour son oeuvre, les publications, les expositions communes des artistes et des poètes tchèques et français, l’encouragent à transformer son style. Pendant un certain temps, Toyen pratique un « surréalisme aquatique » - les travaux d’Yves Tanguy ne lui sont pas étrangers. Les formes molles qui s’étirent (Larve I, 1934), les corps vissés sur eux-mêmes dans un espace sans repères (Naufrage dans un rêve, 1934), forment une étrange galaxie. De retour à Prague en 1939, elle subit l’invasion nazie et réagit par des œuvres qui expriment son effroi. Le chapitre « Cache toi la guerre », paradoxalement, n’en cache rien. Au château La Coste, 1943 ou La Guerre/Épouvantail de campagne, 1945, sont des représentations d’une efficacité terrible. Trop, peut-être, car elles font appel à une imagerie convenue - une vieille femme décharnée, un loup menaçant. Les autres sections « Le devenir de la liberté » ou « Le nouveau monde amoureux » partagent le même penchant : un surréalisme dont l’imaginaire est souvent traversé par des lieux communs ; une apparition aux yeux écarquillés qui nous fixent -L’Origine de la vérité, 1952, les astres - Au soleil noir, 1951, une femme sphinge, Le Paravent, 1966. Accompagnée d’un somptueux catalogue, la manifestation fait découvrir aux spectateurs une créatrice peu connue, parfois séduisante et qui, à côté de son œuvre peint, laisse une importante production graphique. On hésitera, toutefois, à suivre la présentation du musée qui déclare que Toyen est l’une des artistes les plus importantes du XXe siècle.
Itzhak Goldberg