« Choc de géants ? Rapprochement artificiel ? Défi intellectuel ? Ou bien plutôt le déroulement de convergences qui nous ont nous-même surpris : deux artistes à la démarche fondamentalement expérimentale, refondant de manière totale, à cinquante ans d’écart et chacun dans son contexte propre, le langage plastique de leur temps ». A la lecture de l’introduction de Catherine Chevillot, directrice du Musée Rodin et de Laurent Le Bon, Président du Musée national Picasso, au somptueux catalogue de l’exposition-évènement organisée par les deux institutions, on est tenté de répondre positivement à chacune des quatre hypothèses. Choc de géants ? Sans aucun doute, tant ces deux créateurs ont dominé respectivement leur époque. Outre la puissance de leurs œuvres, c’est l’ampleur de leurs productions, qui donne le vertige. Car, non seulement Rodin et Picasso laissent une quantité d’œuvres phénoménale mais encore rien ne les laisse indifférents. Ainsi, le parcours met en scène sculptures et assemblages, dessins et gravures, et décline de nombreux thèmes communs à ces deux artistes. Rapprochement artificiel ? Oui et non. Inévitablement, quand on choisit des rubriques aussi étendues que le rapport à la nature, l’attirance pour le primitif, le corps et le mouvement, l’éros, l’utilisation de l’atelier comme lieu d’expérimentation, on trouve des points communs. Mais (je ne comprends pas vraiment cette opposition – je mettrais plutôt « par ailleurs » ou « de surcroît »), connaît-on de nombreux artistes modernes, qui ne partagent pas les mêmes intérêts ? Quant au défi intellectuel, il est indiscutable, tant la réflexion sur les liens artistiques entre Rodin et Picasso - sources d’inspiration, motivations esthétiques, différentes déclarations au sujet de leur art - est développée tout au long de la manifestation ou dans les articles du catalogue, dirigé par les trois commissaires - Catherine Chevillot, Virginie Perdisot-Cassan et Véronique Matiussi. Même si l’on peut contester certains termes employés - expressionnisme pour Rodin ou biomorphisme pour certaines œuvres qui ne le sont pas - l’ensemble de cette recherche est impressionnant. Il ne reste que Reste la question des convergences, des résonances des œuvres, autrement dit le véritable enjeu de la monstration. Convergences ? Le terme semble judicieux car il va de soi qu’à la différence d’autres « couplages » que l’on a connus entre Picasso et des artistes contemporains - Giacometti, Bacon –, il est impossible de parler ici d’influences réciproques. Toute comparaison entre Rodin et Picasso doit tenir compte de l’époque différente au cours de laquelle leurs œuvres furent réalisées. On constate que la critique insiste systématiquement sur l’écart par rapport à la norme - plus ou moins scandaleux – chez les deux artistes. Cet écart singulier, grâce auquel l’un et l’autre entrent dans le panthéon de l’art, ne donne que rarement lieu à des résultats proches sur le plan formel. Les affinités entre Rodin et Picasso, que l’on cherche à démontrer dans les différentes sections de l’exposition - la déformation du réel, l’importance accordée au fragment, le non-fini - se situent dans la vision plus large du geste artistique. Un des chapitres les plus réussis est celui qui traite le corps en mouvement. Certes, pour la sculpture, la figure humaine reste la préoccupation principale. Toutefois, avec Rodin, comme avec Picasso, les mouvements semblent ignorer les limites physiques. Chez le premier, la figure s’étire et performe des pas de danse qui s’inspirent d’une chorégraphie primitiviste (Mouvement de danse, 1911). Avec le second, le corps se transforme en une configuration élastique, dont les membres prennent une liberté totale par rapport aux lois de l’anatomie (L’Acrobate bleu, 1929). Mais ? C’est le nu féminin qui attire ces deux mâles hommes ? artistes ?, dont l’histoire a retenu les nombreuses conquêtes. Oublions toutefois les anecdotes, rarement glorifiantes, pour admirer la manière selon laquelle la sensualité trouve atteint ? son expression universelle. Là encore, le traitement de Rodin et celui de Picasso suivent des chemins différents. Avec ce dernier, le corps de la femme se voit déformé, brisé, écrasé (le terrible Nu dans un fauteuil, 1972). La pulsion ne s’arrête pas à l’entrée de l’Origine du monde : le corps du peintre est en cause, autant que celui du modèle. (La pulsion n’est pas seulement scopique, elle ne s’arrête pas à l’entrée de l’Origine du monde : le corps du peintre est présent et agissant ? autant que celui du modèle). S’inspirant d’un bestiaire naturel et imaginaire, Picasso revendique sa nature animale, se donne toute la démesure d’un monstre aux instincts débridés (Minotaure amoureux d’une femme centaure, 1933). Chez Rodin, deux personnalités semblent se côtoyer. Le sculpteur met en scène le plus souvent des représentations romantiques, dont le célèbre Baiser (1888-1889) reste l’exemple canonique. Le dessinateur, dans un style plus cru, montre des corps magnifiques, des objets de désir, tracés avec volupté. Placés dans des positions outrées ou acrobatiques, ils se proposent s’offrent ouvertement ostensiblement au regard masculin (Femme nue étendue, une jambe relevée jusqu’au visage, n.d.), au regard, car la tactilité est pratiquement absente chez Rodin, hormis les cas où le modèle se touche lui-même. Rêveur, le spectateur qui quitte le domaine intime, se trouve confronté à deux œuvres imposantes qui se font face : La Porte de l’enfer de Rodin (1890-1917) et Guernica, qui, même dans sa version en textile de Jacqueline de la Baume, garde sa puissance. Ces « deux monuments, deux visions de la destinée humaine », ont été présentés pour la première fois à l’occasion d’une exposition internationale (1901 et 1937). Cependant, un détail fait la différence. L’oeuvre de Rodin est accompagnée de plusieurs photographies d’œuvres traitant un thème semblable dans le passé - Michel-Ange, Lorenzo Ghiberti…Rien de tel avec Guernica qui reste unique. La Une confrontation qui témoigne de la distance qui sépare les deux artistes. ” « Je veux relier le passé au présent, reprendre le souvenir, juger et arriver à compléter”, affirme Rodin. Même si l’univers de Picasso n’est pas dénué d’ « emprunts » - voir la section « Primitivisme », un peu courte - son art se veut résolument affranchi de toute tradition. D’autres sections poursuivent cette rencontre confrontation ? étonnante dont l’un des mérites principaux est la qualité exceptionnelle des œuvres. Si le rapport avec la nature reste plutôt ténu, les rapprochements de la pratique de l’assemblage ou de la fascination pour le fragment sont nettement plus convaincants. (je propose d’enlever ce passage si tu ne crains pas de manquer d’exhaustivité) Terminons sur un aspect partagé par les deux artistes : le non-fini. Chez Rodin, les surfaces ne sont pas polies et l’on perçoit les traces des accidents de cuisson, de débordements de la matière (le bouleversant Balzac, 1891-1898). De son côté, Picasso laisse certaines pièces volontairement inachevées (Le Peintre et son modèle, 1914). Une manière pour l’un comme pour l’autre d’échapper à une pétrification stérile.