Le titre, Seurat/Serra -il fallait y penser – est amusant, voire accrocheur. Rapidement, toutefois, on s’interroge : quel est le rapport entre le grand peintre français, l’«inventeur » du pointillisme à la fin du XIXe siècle et le grand sculpteur américain dont l’œuvre majestueuse, Snake, est visible au musée. Mais, cette confrontation étonnante peut se justifier par le parti pris des commissaires - Lucia Agirre, curatrice au Guggenheim de Bilbao et Judith Benhamou, critique d’art - de se limiter à la partie graphique de la production plastique de ces artistes. Ainsi, pour Seurat, ce ne sont que les dessins en noir et blanc tandis que pour Serra il ne s’agit que d’une très longue série, commencée en 2015, Ramble Drawing (Dessins Parcours). Cette précision est surtout importante pour le dernier, car la série en cours est bien différente des dessins que l’artiste pratique régulièrement, comme un musicien qui fait ses gammes. Ramble Drawing a tout d’un hommage à l’artiste français, tant Serra y joue subtilement des passages entre clair et foncé, entre transparent et recouvert, entre trace et support. Ces quelques dizaines de variations sont accrochées aux murs latéraux de deux salles tandis que les dessins de Seurat ont droit aux « blocs », situés au centre. On pourrait préférer une scénographie qui alterne les travaux des deux artistes pour comparer leurs méthodes. Quoi qu’il en soit, Serra travaille tantôt par marquage direct au fusain, tantôt par transfert. Dans le second cas, il dessine sur une fine feuille de papier avec des crayons lithographiques noirs et de la poudre de pastel. Puis, il presse cette feuille sur une autre, plus épaisse – papier japonais en général. Selon le degré de pression, les formes sont plus ou moins fondues les unes dans les autres. Avec la série présentée à Bilbao, les composants abstraits, des lignes verticales ou sinueuses, fusionnent ou se décomposent, formant un écran obscur ou brumeux. Chez Seurat, en revanche, tout est fait pour maintenir les formes – avant tout les figures humaines - qui émergent d’un éparpillement sans fin de petits points. La chair et la chair de la peinture ne font qu’un quand ces particules forment une coagulation et se transforment en êtres hiératiques (L’homme couché, 1983-1984). Seurat réalise des dessins au crayon Conté, où la densité des grains détermine les gradations innombrables de tons, leur donnant un aspect vibrant et soyeux. Ces variations dans la distribution des points clairs et sombres, écrit Meyer Schapiro, « engendrent des frontières qui définissent des figures, des bâtiments et les limites de la terre, de la mer et du ciel » (Style, artiste et société, Gallimard, 1982). Ce sont probablement les quelques paysages de Seurat, exposés ici, qui permettent d’établir un lien avec son confrère. Peu, en effet, sépare Troncs d’arbres qui se reflètent dans l’eau (1883-1884), de fines ombres qui se distinguent à peine du fond, et certains travaux de Ramble Drawing. En grande partie, les dessins montrés à Bilbao ne sont pas des travaux préparatoires pour des tableaux à venir chez Seurat, ni des esquisses en prévision d’une sculpture chez Serra. Ce sont des œuvres, souvent remarquables, faites pour elles-mêmes.

Itzhak Goldberg