Dernièrement, Picasso se rend souvent dans le nord de la France. Après un passage triomphal au Louvre-Lens, le voilà à l’Institut du Monde Arabe à Tourcoing pour une rencontre avec les avant-gardes arabes. Généreux, le musée Picasso de Paris a prêté un ensemble important d’œuvres pour permettre un dialogue avec des travaux en provenance d’Algérie, d’Irak, d’Égypte, du Liban, du Maroc, de Palestine, du Soudan, de Syrie et de Tunisie. Ainsi, le grand intérêt de la manifestation est la présence de toiles de créateurs majeurs du monde arabe, rarement visibles en Europe, issues essentiellement de collections privées et de fondations. Cependant, peut-on parler de la peinture arabe, comme c’était le cas dans le passé pour l’art africain, en faisant abstraction du contexte propre à chacun des pays représentés ici ? Comment encore justifier le choix de Picasso, qui ne s’est jamais rendu dans le monde arabe et dont l’œuvre, à la différence de celle de Matisse ou de Klee, laisse peu de place aux motifs décoratifs ? On peut suivre Kamel Boullata, artiste et théoricien palestinien, pour qui « Picasso a absorbé les meilleures qualités artistiques issues de toutes les civilisations humaines et les a transformées en un langage personnel. C’est pour cela qu’il est l’artiste qui révèle le climat du XXe siècle ». Sans doute, mais avec le risque que cette « boulimie » de Picasso, associée à son aura - rares sont les créateurs à avoir échappé à son influence - donne lieu à des rapprochements parfois approximatifs, voire « génériques ». Quoi qu’il en soit, dès l’abord, le spectateur est confronté avec le portrait de Dora Maar (1937) et le Visage d’homme à la bougie de Samir Rafi (Égypte, 1956), deux toiles traitées en style cubiste. Cette nouvelle manière de représenter la réalité avec géométries et effets de découpage semble inspirer de nombreux créateurs ici, même des années plus tard - Mahmoud Hammad, Caïn et Abel, (Syrie,1958), Paul Guiragossian, L’Homme Machine II, (1981, Liban). Cependant, les commissaires - Mario Choueiry, chargé de mission à l’IMA et Françoise Cohen, directrice du lieu - affirment que l’attraction présente chez nombre de pères de la modernité arabe envers Picasso passe surtout par « les intérêts communs pour les arts premiers, le pacifisme et l’anticolonialisme ». Selon eux, c’est Guernica (1937), cette représentation iconique des désastres de la guerre, qui a eu un impact essentiel sur les artistes arabes. Dès 1938, Guernica est placé en tête du manifeste du premier groupe surréaliste égyptien, « Art et liberté ». Sous le titre grinçant « Vive l’art dégénéré », c’est une réaction étonnante à l’encontre de la tristement célèbre exposition organisée par les nazis à Munich. Ailleurs, le triptyque monumental et spectaculaire d’Alawani Khozaima (Sans titre, 1991, Syrie), qui dénonce les massacres du régime syrien à Hama en 1982, fait appel à certaines figures employées par Picasso (cheval, minotaure). Ailleurs encore, on nous rappelle que Picasso a réalisé, en 1961, le portrait de Djamila Boupacha, membre du FLN, qui fut emprisonnée et torturée. D’autres « connexions » d’ordre stylistique sont également suggérées. Si l’évocation de l’abstraction, pratiquement absente chez le maître, étonne, celle du primitivisme est plus pertinente. Encore qu’il faille distinguer le primitivisme de Picasso inspiré par les cultures extra européennes de celui qui trouve ses sources dans les fouilles archéologique des civilisations de la Mésopotamie - le musée d’art irakien est fondé déjà en 1922 - pour les artistes arabes. Dans cette section, c’est surtout avec le corps féminin - massif et loin de toute idéalisation - que certaines ressemblances peuvent se dégager : Nu couché de Picasso (1908), La Femme au loup, Samir Rafi, Égypte, 1973), The Woman, the Moon and the Branch (Shaker Hassan Al Said, Irak, 1954). Ici, comme dans l’ensemble du parcours, les œuvres, disposées non pas dans un ordre chronologique mais par affinités, forment une mosaïque culturelle un peu disparate mais qui laisse la place à des surprises.
Itzhak Goldberg
Picasso et les avant-gardes arabes, jusqu’au 10 juillet, Institut du monde Arabe, Tourcoing.