Le “Luft-Mensch”, littéralement l’homme qui flotte dans le vide au-dessus des toits sans jamais toucher le sol. Ce personnage volant est, chez Chagall, une figure de style. On trouve son équivalent dans les pièces du pionnier de la littérature yiddish, Scholom Aleichem, pour lequel Chagall a créé des costumes et des décors. “Opssimiste”, inventeur infatigable de châteaux en Espagne, cet homme a les pieds à Vitebsk et la tête parmi les étoiles. A l’instar des personnages de Gogol qui reculent sans cesse les frontières du réel - Chagall illustre Le Revizor -, le Luft-Mensch est un provincial en quête d’épopée, un mélange de stagnation et d’envol, de tragédie et de comédie, de bon sens et de non-sens. Grand connaisseur des expressions bibliques, qu’il déforme et réactualise à sa guise, tout en croyant fermement aux miracles. Le Luft-Mensch est la version comique, parfois grotesque, de l’homme sans attaches, de l’acrobate à la recherche de l’équilibre, du juif errant. Injustement accusé d’être sans racines. Ses racines sont tout simplement aériennes.
Vitebsk
Dans la Russie impériale, les Juifs étaient interdits de séjour dans les grandes villes russes mais également à la campagne. Ils étaient autorisés légalement à résider et à circuler dans une seule vaste « zone de résidence », le Pale. Vitebsk, la ville natale de Chagall, était ainsi une bourgade avec une proportion importante de population juive. Le peintre y passe son enfance, profondément imprégnée des traditions religieuses. Issue d’un milieu relativement pauvre – son père est un commis travaillant dans un entrepôt de harengs -, sa famille habite dans un quartier, où la judaïté demeure une réalité quotidienne. Il est donc naturel qu’il représente ce monde non seulement pendant les premières années de sa carrière mais que ce souvenir l’accompagne toujours. Avec Vitebsk l’artiste forge le mythe du shtetl, qui signifie en yiddish une petite ville. Cette image emblématique du village du fond de la Russie ne quittera désormais plus Chagall. Systématiquement, il sera assimilé au dépositaire de la mémoire de cet univers en voie de disparition.
Bella
Rencontrée en 1909, Bella, cette femme réelle et idéalisée, modèle et muse à la fois, revient sans cesse dans l’œuvre de Chagall. A son retour à Vitebsk en 1914, il retrouve et épouse celle qui « vêtue de blanc ou de noir… survole depuis longtemps à travers mes toiles, guidant mon art. Je n’achève ni tableau, ni gravure, sans lui demander son « oui ou non ». De fait, Bella, qui a fait des études supérieures, parlait plusieurs langues et s’intéressait de près au théâtre et à l’art. Grâce à ses connaissances, elle était depuis toujours la première critique de la production picturale de son époux. Qui plus est, sa présence protectrice à ses côtés était essentielle car elle représentait l’élément stable qui équilibrait un destin turbulent. Cette position est visible dans la place que Chagall lui accorde dans ses portraits. Il n’est donc pas étonnant que Chagall, plongé dans une dépression profonde, reclus, ait été incapable de peindre pendant plusieurs mois après son décès en 1944. Il faut toute l’attention de sa fille, Ida, pour qu’il reprenne son activité créatrice.
Violoniste
Comme le Luft Mensch, le violoniste est le symbole du Juif errant qui aurait remplacé son baluchon par un violon. Ce musicien, qui joue sur le toit d’une maison, la tête dans les nuages, est une figure emblématique chez l’artiste, pratiquement son image de marque. Mais il est également l’incarnation de cet autre langage unificateur pour le peuple juif en diaspora qu’est la musique. On le sait, la vie dans le shtetl était réglée essentiellement par des fêtes religieuses et familiales et par des cérémonies populaires. La musique trouve son importance à la faveur de ces évènements, dont l’essentiel est le mariage. Ce sont les klezmers, des musiciens ambulants, qui interprètent la musique populaire pratiquée dans les communautés juives en Europe de l’Est. Le violon fait partie des souvenirs d’enfance de Chagall. Un des personnages principaux de sa famille est l’oncle Neuch, un ouvrier dans un abattoir, un métier à mille lieux de toute spiritualité. Et pourtant, c’est lui qui jouait du violon. On retrouve même le violon intégré dans le corps de l’artiste, avec Autoportrait au violon (1954) où cet instrument, placé à l’horizontale, se substitue à la bouche de l’artiste.
Paris
Entre tourisme enchanté, les visites au Louvre et au Salon des Indépendants, Chagall semble adopter Paris comme sa seconde ville natale. On connait sa célèbre déclaration d’amour : « Te voilà, Paris. Tu es mon second Vitebsk » Même s’il est déjà un artiste accompli à son arrivée en 1911, la capitale française est le lieu où la manière de peindre de Chagall se modifie radicalement et gagne en visibilité. « J’y suis allé car je cherchais sa lumière, sa liberté, sa culture et l’opportunité d’y perfectionner mon art », écrit-il. Non pas que ses débuts à Paris furent idylliques. Chagall habite à La Ruche, cette « résidence d’artistes », où les conditions de vie sont plutôt rudes. Mais c’est là-bas qu’il fait une rencontre déterminante, celle de Blaise Cendrars, qui introduit Chagall dans les sphères intellectuelles et artistiques de l’avant-garde parisienne, Apollinaire, Delaunay. Même si, des années plus tard, Chagall choisira de vivre dans le Midi, cette période, riche de chefs-d’œuvre, voit naître son style singulier et marque à jamais sa production picturale.
Paysage
A partir des années vingt, Chagall, de retour en France, se fabrique des racines avec les représentations de paysages de sa nouvelle patrie. A la différence d’un monde urbain figuré dans le passé, c’est l’univers rural que Chagall traverse et représente, en cherchant à apprendre et à comprendre la terre de France. Désormais, la nature dans toute sa richesse chromatique et toutes les subtiles variations de la lumière est au cœur de son œuvre. C’est que le paysage, plus que tout autre sujet, donne un sentiment de stabilité à celui qui pendant des années a été balloté d’un pays à autre. Avec ce thème, Chagall pose définitivement les pieds sur le sol. Qui plus est, il peut explorer la campagne française grâce à une meilleure situation matérielle. Cette découverte de la terre française est pour Chagall inséparable de la manière dont elle était représentée, « filtrée » par le regard des artistes qu’il admire, Pissarro ou Cézanne. Autrement dit, peindre le paysage est pour Chagall une manière d’absorber la culture française.
Cirque
Et si le monde à l’envers, celui de Chagall, était tout simplement le cirque ? Immergé dans un univers « virtuel », dominé par l’imaginaire et la métaphore, l’artiste y trouvera le pays promis. Du cirque, Chagall s’en inspira autant que de la Bible. Rien d’étonnant de la part de quelqu’un qui déclare : « J’ai toujours considéré les clowns, les acrobates et les acteurs comme des êtres tragiquement humains qui ressembleraient, pour moi, aux personnages de certaines peintures religieuses ». Cependant, il faudra attendre les années vingt, quand l’artiste fréquente assidûment le Cirque d’Hiver Bouglione en compagnie de Vollard. Chagall réalise pour l’éditeur dix-neuf gouaches où trapézistes, jongleurs, dresseurs ou encore animaux de la ménagerie participent tous à ce spectacle qui fascine l’ensemble de l’avant-garde. Ces acrobates ne semblent pas lutter contre la gravité, ne donnent pas l’impression de s’arracher à leur condition humaine mais de tout simplement ignorer l’existence de cette contrainte. Ces figures appartiennent à l’imaginaire poétique de Chagall.
Bestiaire
Le bestiaire peuple tout l’œuvre de Chagall. Avec lui, l’expression sauter du coq à l’âne n’est qu’un pléonasme. Cette véritable Arche de Noé est enrichie de créatures hybrides, d’êtres en mutation, en quelque sorte de créatures intermédiaires. Si la vache semble particulièrement privilégiée chez le peintre (selon Blaise Cendrars, Chagall « prend une vache et peint avec une vache »), d’autres animaux (coq ou bélier, âne ou chèvre) en font partie. L’artiste se sert souvent de ces personnages à quatre pattes, mais sans les ménager, en remettant en question leur appartenance à certaines espèces ou à certaines races. Le coq s’achève en âne, la tête humaine est remplacée par une tête d’animal, les bêtes ont des membres humains, dont elles se servent pour jouer de la musique ou pour peindre. En manipulateur génétique avant l’heure, Chagall crée une iconographie personnelle et fantastique, des êtres hybrides qui évoluent sur une carte chaotique, défiant l’anatomie et refusant une réalité toujours à court d’imagination.
Bible Le monde de la Bible est pour Chagall un monde familier. Si la Bible fait partie des connaissances qu’il a acquises pendant son enfance, si son éducation religieuse lui permet d’intégrer dans la réalité quotidienne les figures des Patriarches, Rois et Prophètes, il n’a rien d’un savant. L’artiste n’est pas un théologien et il ne cherche pas à interpréter ce récit, ni d’ailleurs à l’illustrer avec une précision respectueuse. Tout commence avec la commande d’Ambroise Vollard pour des illustrations de l’Ancien Testament en 1930. L’édition définitive comprend 105 planches gravées à l’eau-forte et à la pointe sèche Avec ces images, Chagall s’éloigne des personnages issus de Vitebsk ; ses acteurs revêtent plutôt un caractère oriental, inspiré des Bédouins, pour élaborer un nouveau type de figures bibliques, sans doute influencé par ses visites en Palestine et plus tard en Israël. Le musée du Message Biblique permet de voir l’évolution de l’artiste qui traitera ces mêmes thèmes avec des œuvres monumentales, conçues pour ce lieu. Dans ce temple consacré au récit biblique résonne encore la phrase de Chagall « Il m’a toujours semblé que c’est la plus grande source de poésie de tous les temps »…