A vingt minutes à peine de Lyon, plus précisément à Villefranche-sur-Saône, le musée Paul-Dini se consacre essentiellement aux artistes ayant travaillé dans la région Rhône-Alpes. Grâce à une activité patiente, il met en valeur une production artistique qui ne se limite pas uniquement aux vedettes reconnues et célébrées. A l’occasion de ses vingt ans, le musée propose un aperçu de sa collection enrichie grâce à la générosité d’un mécène local, dont le musée porte le nom, Paul Dini. Ce « donateur sériel » - dix donations successives - est un collectionneur acharné et -très- éclectique. L’exposition en cours propose un nouveau parcours des collections permanentes du musée, qui inclut les 216 œuvres provenant de la dernière donation.
La sélection opérée dans le fonds de la collection répond à une volonté de déployer l’histoire des courants artistiques et des artistes des deux derniers siècles à Lyon et en Auvergne-Rhône-Alpes. Ce rapport au terroir s’exprime avant tout à travers les paysages qui occupent l’essentiel du parcours. Plusieurs raisons expliquent la présence massive de ce genre qui, selon les frères Goncourt, est « la victoire de l’art moderne (…) l’honneur de la peinture » (compte-rendu de l’Exposition universelle de 1855). Prosaïquement, le développement du tourisme attire de nombreux artistes qui travaillent sur le motif et le Dauphiné semble être une destination attrayante car « cette partie de l’Isère…n’étant pas encore les grandes vallées, ni les hautes cimes, est plus accessible à l’imitation » (Louis Hector Allemand, 1877). Plus important est le fait que le paysage, ce genre mineur, à la différence de la “grande peinture” étroitement surveillée en raison de ses contenus idéologiques, bénéficie d’une relative impunité. C’est précisément ce caractère presque anodin d’un thème apparemment “muet” - il n’a pas à transmettre d’informations précises sur le sujet, il est délié de la contrainte de la narrativité -, qui lui offre la possibilité d’une plus grande expérimentation plastique. Ainsi, à la suite de l’École de Barbizon, les artistes se libèrent de l’impact du paysage idéalisé italien. Graduellement, ce dernier quitte son rôle d’encadrement décoratif d’une scène d’histoire et se place au premier plan. « Les peintres français, écrit Sylvie Carlier, directrice du musée, entament une conquête visuelle du paysage…Edmond Hédouin installe ses glaneuses dans un format panoramique… Antoine Chintreuil s’attache à transcrire une lumière brumeuse… Antoine Vollon et Jean Aimé Saint-Cyr Girier développent leurs sensibilités au bord d’une falaise ou d’un étang tandis qu’Edouard Crémieux s’inspire de l’âpre et irradiante Provence ». Parmi ces créateurs, se distingue François-Auguste Ravier, le fondateur de « l’école de Morestel », d’après le nom du village où il réside. Son Étude du ciel (n.d) se compose d’une quantité infinie de tonalités, d’où l’absence de délimitation bien distincte entre ses éléments. Les formes s’estompent, fusionnent ; l’effacement de la ligne facilite l’émergence d’une vision où le détail est sacrifié à l’ensemble. On peut aussi s’attarder face au paysage symboliste, dans la lignée de Puvis de Chavannes, avec - certes plus tardif - l’impressionnant triptyque d’Auguste Morisot, Lumière – Ombre – Ténèbres (1911), qui frôle le pathos. Suivent d’autres sections thématiques, celle de la nature morte - Repas de chasse, Simon Saint-Jean, 1856 - ou celle des fleurs avec Bouquet d’hortensias de Victor Charreton, (1910-1920). Plutôt classique, cette oeuvre s’inscrit dans la tradition de l’École des Beaux-Arts lyonnaise visant à former des peintres et des dessinateurs pour l’industrie de la soie. Puis, ce sont quelques-uns des différents mouvements qui traversent la modernité - le post-impressionnisme, le fauvisme ou encore le cubisme -. Le spectateur a parfois droit à des surprises chronologiques, quand il découvre que la belle sculpture de Martine Clerc, Personnage abstrait, de style cubisant, date de 1991. D’autres chapitres sont consacrés à des artistes femmes - Suzanne Valadon, avec un nu un peu rigide, ou, l’injustement méconnue Emilie Charmy, une excellente portraitiste. On retrouvera d’autres artistes femmes - Florence Reymond, Carole Benzaken - dans le parcours contemporain, situé à l’espace Cornil qui juxtapose le bâtiment principal du musée. Puis, ce sont les artistes singuliers - une appellation commode - des créateurs aussi divers que le sculpteur Daniel Firman - avec Monochrome, une commande récente de Paul Dini - ou Jacques Truphémus, dont l’oeuvre Osaka (2005), réalisée sous l’influence japonaise, est d’une finesse exquise. On pourrait mentionner également Patrice Giorda -à l’espace Cornil - dont l’étonnant paysage matiériste est une manière judicieuse de boucler la boucle du parcours. Terminons par l’excellente artothèque que possède le musée. Cet outil de promotion de l’art auprès du grand public est un rappel bienvenu du véritable rôle de toute institution muséale.
Itzhak Goldberg