Si la notoriété d’un ou d’une artiste devait se mesurer à l’aune de son impact sur la jeune génération, le cas de Marlene Dumas serait exemplaire. Celle qui est née en Afrique de Sud (1953) sous le régime de l’apartheid, qui travaille aux Pays Bas et est exposée dans le monde entier, inspire de nombreux créateurs. Et pas des moindres -voir Françoise Petrovitch ou Claire Tabouret, pour se limiter à la France. Pourtant, il est difficile de définir le « style Dumas ». En regardant ses images, un terme vient à l’esprit : peinture blanche, pour paraphraser l’expression inventée par Roland Barthes pour la littérature minimaliste des années 1950, « écriture blanche ». Ce qui caractérise les représentations de Dumas est une distanciation contrôlée, une présence neutre, une économie de moyens, une forme de transparence qui résiste néanmoins à toute investigation psychologique. En réalité, on y voit peu de choses. Des corps vidés de toute substance, délavés, qui semblent échapper à toute fonction descriptive, des figures diaphanes à la chair flétrie et aux visages ectoplasmiques. Les formes labiles, liquides, qui s’étirent semblent en arrêt momentané. Peu de couleurs, le gris sale domine partout. Peu bavarde, la peinture de Dumas ne raconte pas d’histoires. Et pourtant, ces images qui défilent parlent de l’essentiel : de l’enfance, de la violence, de la sexualité, du racisme, de la mort, de l’absence, du manque. Inspirées par des photographies provenant aussi bien de journaux que de revues, d’images médicales ou de polaroïds qu’elle prend elle-même. « Je suis une artiste qui utilise des images de seconde main et des expériences de premier ordre », affirme Dumas. Expériences et non pas émotions car tout son art consiste à insuffler une vie dans ces clichés de clichés, dans ces banalités ordinaires, sans aucun effet de pathos. Ainsi, ni excès ni brutalité avec ces figures isolées ou en groupe ; aux images de la violence se substitue la violence des images, moins repérable, plus difficile à cerner, plus diffuse. Mais, c’est peut-être justement le décalage entre ce style indéfinissable et les situations border line, aux marges, qui fait la puissance obstinée des oeuvres. Encore que, de temps à autre, l’artiste déroge à sa manière habituelle et met en scène des représentations de cruauté explicite, aux accents expressionnistes : Les Yeux bandés, 2002 ou Camisole de force, 1993. Les structures ouvertes du Palazzo Grassi offrent des perspectives panoramiques permettant de mettre en regard des images venant de différentes périodes de la production picturale de Dumas. Selon les organisateurs, l’exposition aborde d’une part la mythologie articulée autour d’un poème de William Shakespeare, Vénus et Adonis, revisité par l’écrivain néerlandais Hafid Bouazza, d’autre part, des œuvres inspirées du recueil de poèmes de Charles Baudelaire, « Le Spleen de Paris », dont certaines ont été présentées au musée d’Orsay. Selon Dumas, c’est « une exposition sur les histoires d’amour et ses différents types de couples, jeunes et vieux, l’érotisme, la trahison, l’aliénation, les débuts et les fins, le deuil, les tensions entre l’esprit et le corps, les mots et les images » (catalogue). Autrement dit, cette présentation, nommée par l’artiste « Open-end » (une fin ouverte), qui inclut également une sélection de peintures et dessins datant de 1984 à aujourd’hui, traite tout simplement la vie. Une vie pas toujours très drôle. Les prostituées, qui nous tournent le dos - ou les fesses - en attendant le client (The Visitor, 1995, Miss Pompadour, 1999). Les enfants ou plutôt de petits adultes, ont des visages fermés, inexpressifs ou franchement inquiétants quand réunis en groupe, comme dans Le Rituel avec Poupée (1992). Une des œuvres les plus connues de Dumas représente sa fille qui porte un regard hostile sur le visiteur. Nue, recouverte de peinture - le buste en bleu pâle, les mains en rouge sang - dénommée The Painter (2005), c’est une allégorie de l’artiste, dont le corps se transforme en palette. Ailleurs, Dead Marylin, est une représentation imaginée par Dumas de Marylin Monroe sur son lit de mort. A mille lieux de l’icône glorieuse réalisée par Warhol, la femme au visage défait devient l’emblème, selon l’artiste, de la fin du Rêve Américain. Depuis quelques années, les couleurs font leur apparition chez Dumas, sans pour autant contribuer à un quelconque aspect décoratif. Au contraire, peut-on dire, car, appliquées au visage - vert maladif (Intoxication,2018), rouge criard qui entoure la bouche et bave sur les dents (Dents, 2018) - ces teintes décalées créent un effet d’étrangeté, voire de malaise. Cependant, ça là, des signes de lassitude – ou de découragement - se glissent dans cette production picturale exceptionnelle. Il n’en reste pas moins que, face à ces œuvres bouleversantes, le spectateur reste toujours ébranlé.
Itzhak Goldberg
Marlene Dumas, Open-end, 8 janvier, 2023, Palazzo Grassi, Venise.