Petit célibataire un peu nègre et assez joyeux, ce titre d’un tableau réalisé en 1964 pourrait faire office d’autoportrait de Hervé Télémaque dont l’art, aux tons volontiers humoristiques, n’a jamais confondu la gravité avec la lourdeur. Qui plus est, l’homme ne savait pas rester en place : abstraction, surréalisme, Figuration Narrative, re-abstraction … peintre, sculpteur, réalisateur jd’assemblages et de mini-installations…l’artiste ne fut l’un puis l’autre, ni l’un sans l’autre. Né à Haïti en 1937, il évoque ses origines et son rapport à la négritude tout au long de son œuvre. C’est toutefois à l’Art Student League de New York entre 1957 et 1960 que Télémaque fait ses classes. Il y est inspiré par l’expressionnisme abstrait, celui violent, pratiqué par de Kooning et surtout celui, qui garde encore des traces figuratives, d’Arshily Gorky. Déçu par l’ambiance raciste des Etats-Unis, il débarque en France en 1961 où il rencontre le surréalisme – autour d’André Breton - et fait un retour sur la figuration. Retour sur et non pas à, car les objets qu’il manipule ou les personnages qu’il introduit, fragmentés, flottant sur les surfaces, sont davantage des signes que des représentations. Cette manière de peindre fait que, même associé à Bernard Rancillac pour tenter de promouvoir une nouvelle forme artistique qui allait se développer sous le nom de Figuration Narrative, son œuvre reste à l’écart. Certes, il partage un engagement politique avec les artistes comme Recalcati, Monory ou Rancillac, réunis à l’exposition qui fera date Mythologies quotidiennes (1964). Comme eux encore, il emprunte son langage plastique au monde de la publicité ou de la bande dessinée. Cependant, jamais simple chroniquer de son temps, Télémaque échappe à tout récit linéaire. Ainsi, faites de couleurs franches, voire pimpantes, posées en aplats, ses formes, cernées par des contours nets, mais souvent abrégées, découpées, incomplètes, peu identifiables, suscitent les interrogations des spectateurs. Rébus ou puzzles picturaux, les œuvres énigmatiques et poétiques de Télémaque sont à l’image de la réalité sans être l’image de la réalité. Puis, dans les années 70 l’artiste gagne en célébrité et expose dans les grandes capitales européennes. En 1976 a lieu sa première rétrospective au Musée National d’art Moderne à Paris et ses peintures entrent dans les collections des grands musées européens. Son œuvre fait une large place au collage et à l’assemblage ; objets quotidiens rapportés sur la toile à la manière de Combine painting de Rauschenberg suivis par des représentations d’objets choisis pour leur caractère autobiographique : cannes, tentes, ceintures. Naturalisé français en 1985, il répond à des commandes publiques comme la fresque monumentale Vallée de l’Omo pour la Cité des sciences et de l’industrie de La Villette. En 2015, au moment de sa grande exposition au Centre Pompidou, un hommage magistral à une production plastique d’une jouissance explosive, Télémaque, contraint de s’y déplacer en fauteuil roulant, ne cachait pas son bonheur. Comme les autres visiteurs.

Itzhak Goldberg