La modernité sans concessions de Fernand Léger

C’est la fête à Fernand. Cet été, Léger est présent à Rodez au musée Soulages, et à Biot dans le musée qui lui est consacré. La première exposition – orchestrée par Maurice Fréchuret, ancien conservateur en chef et historien d’art – en quelque sorte une véritable rétrospective, brasse toute la thématique de l’artiste et met en scène ses thèmes principaux. En premier lieu, l’espace urbain, puis le monde du travail et enfin l’univers des loisirs -plongeurs, acrobates -. L’autre exposition se concentre sur les liens de Léger avec le cinéma, un aspect connu mais rarement étudié en profondeur. Organisée par Anne Dopffer, directrice des musées nationaux des Alpes-Maritimes et Julie Guttierez, conservatrice à Biot, la manifestation propose « un panorama complet sur la relation de Léger avec le septième art ». Le point commun entre ces deux expositions complémentaires : la modernité exceptionnelle de ce créateur. Certes, Léger n’est pas seul dans cette aventure exceptionnelle des avant-gardes du début du XXe siècle. Cependant, il développe un cubisme bien différent de celui de Braque et de Picasso, qu’il s’agisse de son répertoire iconographique ou de sa gamme chromatique. De fait, les deux pionniers choisissent la nature morte comme sujet emblématique dans leur remise en cause radicale de la représentation. Léger, lui, comme les futuristes ou Robert Delaunay, s’investit totalement dans la vie moderne et cherche à démontrer par sa production plastique les racines communes entre les changements techniques et les transformations artistiques. Fasciné par le progrès, il ne peut pas concevoir ce changement formel en dehors d’“une époque contrastée, une vie en fragments” et où “les tableaux seront actuels s’ils représentent cette évolution visuelle”. Ainsi, cet apprenti architecte s’adonne à son sujet de prédilection : le paysage urbain. La ville apparaît tôt -dès 1910 - mais elle prendra une ampleur exceptionnelle dans les années d’après-guerre. A Rodez, Le Remorqueur (1920), qui réunit les éléments les plus hétéroclites, partiellement identifiables, est un condensé du paysage urbain - en l’occurrence celui du port –. Traité dans son style particulier – un espace dense, compressé, des formes géométriques dont les fragments, définis par des contours précis, sont imbriqués les uns dans les autres, une gamme chromatique agressive aux tonalités éclatantes -, l’ensemble est une célébration de l’intensité cacophonique de la ville. Ailleurs, dans Souvenir de New York, 1939, face au modèle américain, ses prodiges d’architecture et surtout l’urbanisme new yorkais, Léger rend hommage à cette ville verticale. Puis, pour illustrer le monde du travail et celui des loisirs, ce sont les personnages qui jouent un rôle de plus en plus important. Les héros de Léger sont le mécanicien, l’ingénieur, l’ouvrier qui savent faire fabriquer des artefacts industriels, nets et polis, aux formes parfaites, (Le Mécanicien, 1918). Enfin, engagé socialement, l’artiste accorde une place de choix aux loisirs - une part essentielle de l’existence quotidienne – voir ici à ce propos la magnifique Partie de campagne, 1953. Le grand mérite de la présentation de Biot est de permettre au spectateur de mieux comprendre ou au moins de regarder différemment la production plastique de Léger. On constate que non seulement l’artiste est sensible à l’esthétique industrielle mais encore qu’il s’inspire directement de la technique cinématographique. Qu’il s’agisse de la fragmentation et de la superposition, de la pratique du zoom ou de la recherche des effets de mouvement, le spectateur découvre un Léger cinéphile et réalisateur inattendu. Inévitablement, le célèbre Ballet Mécanique (1924) – un travail collectif avec Man Ray, Dudley Murphy et le compositeur George Anthel – est ici mis en valeur. Ce film sans aucune narration, qui continue à étonner par son montage rapide, par ses rapprochements entre figures humaines, objets et formes géométriques, n’est pas sans évoquer certaines toiles surréalistes du peintre comme La Joconde aux clés (1930). Mais c’est une Joconde amoureuse de Charlot, comme l’affirme Léger. En réalité, c’est l’artiste qui tombe amoureux du personnage aux gestes saccadés et désarticulés, une véritable révélation pour lui en 1916. Rencontre paradoxale, car à la différence de Charlot, symbole de l’aliénation, de la dépersonnalisation caractéristique du XXème siècle, les êtres chez Léger, malgré leur apparence mécanique, participent à un monde futur – utopique - où l’introduction de la machine va soulager les efforts humains. D’autres projets du peintre suivront : une affiche pour La Roue d’Abel Gance ou le générique et le décor pour L’Inhumain de Marcel L’Herbier. Enfin, il réalise un chapitre du film Dreams that money can buy (1947). De nombreux documents accompagnent le parcours qui s’achève sur une formidable installation : la projection du Ballet mécanique est accompagnée par Ensemble mécanique, une musique électronique composée par Winfried Ritsch. Preuve, s’il en faut, que la modernité de Léger reste une source d’inspiration. Itzhak Goldberg