L’envoûtant art de Vertigo de Sam Szafran
D’emblée, on est chez Sam Szafran. Littéralement, car le parcours s’ouvre par le thème cher à l’artiste, celui de l’atelier. On connaît l’importance de ce sanctuaire, plus ou moins mythique, dans lequel les créateurs se mettent en scène. Avec Szafran, toutefois, cette présence reste bien modeste. C’est à peine si l’on remarque une petite figurine isolée, immobile, figée au fond de la pièce. En réalité, dans cette œuvre, c’est l’atelier lui-même qui reste le personnage principal. Ou plutôt l’acteur car son apparence se modifie au gré des déplacements de Szafran. Ce dernier, pendant de longues années, squatte les lieux de travail de ses amis et confrères. On suit ce nomadisme pictural à travers Paris - rue de Crussol, rue du Champ-de Mars, rue de Seine, imprimerie Bellini –, qui s’achève dans la banlieue proche, à Malakoff, où l’artiste s’installe définitivement en 1974. Les premières images sont réalisées au fusain (La rue de Crussol,1969-1970). Sous la surabondance de traits et par des effets de brouillage, surgit un espace relativement sombre. Puis, la couleur pénètre. Si, au début, des livres ouverts et des feuilles découpées, éparpillées sur le sol, justifient cette richesse chromatique, rapidement des centaines de bâtonnets de pastel de la maison Roché sont étalés sur les tables. Dans cette mise en abîme, les couleurs se représentent par elles-mêmes et se transforment en une magnifique palette. Le poudroiement obtenu par la technique du pastel, employée par Szafran dès 1960, donne lieu à de légères palpitations qui semblent venir de l’intérieur de cette matière, déposée en strates. Suivent les escaliers, ce sujet obsessionnel, devenu pratiquement l’image-signature de l’artiste. Cependant, ces structures sphériques, curvilignes ou hélicoïdales, à vis ou en colimaçon, proches de l’anamorphose, feront frémir tout architecte qui se respecte. Non seulement elles semblent ne mener nulle part mais encore elles lancent un défi à la logique spatiale. Ici, l’escalier perd toute fonctionnalité et ne sert qu’à faire basculer le réel en y introduisant le vertige. Avec des visions éclatées où se multiplient les plans, ces Espèces d’espaces (Georges Perec) se conjuguent et se confrontent. Szafran met ainsi à l’épreuve le regard, en déformant et déconstruisant les perspectives. Comme un marcheur qui construit le sol en marchant, il oscille entre un terrain connu et un espace où règnent le déséquilibre, la dissymétrie, la ligne qui serpente. Son travail fait songer à Giovanni Battista Piranesi dont les Prisons imaginaires (1750) sont des architectures ambiguës aux nombreuses anomalies spatiales. Pour reprendre la formule de Patrice Giorda, « Peindre c’est créer sur le tableau un espace qui va bouleverser l’espace auquel j’appartiens » Enfin, l’atelier, dévoré par le végétal, devient serre. Des philodendrons géants, des branches en cascade, des feuillages denses, touffus, forment un rideau semi transparent. Derrière cette infinité magnifique de nuances vert et bleu, on devine parfois la silhouette de Lilette, sa muse. Images de nature ? Sans doute, mais une nature de proximité, nature urbaine que l’artiste tente d’apprivoiser, mais qui se fait envahissante, étouffante, voire menaçante. En séparant clairement les trois thèmes de prédilection de Szafran, les commissaires, Julia Drost, directrice de recherche au Centre allemand d’histoire de l’art et Sophie Eloy, responsable de la documentation au musée de l’Orangerie, ont pris un risque, celui du parcours monotone. Le résultat, toutefois, leur donne entièrement raison. Le spectateur suit une évolution organique de ces séries ou plutôt de ces variations dans leurs infimes modulations. Terminons toutefois sur un contrepoint : un splendide dessin où l’artiste, en quelques lignes, souples et dynamiques, figure le corps de Philippe Petit. Ce célèbre funambule, marche sur un fil tendu entre des sommets de gratte-ciels sans jamais craindre le vertige. Un rêve caché de Sam Szafran ?
Itzhak Goldberg