Des aquarelles de taille réduite, des petits bouts de papier recouverts de couleurs vives, accrochés dans une salle plongée dans une lumière tamisée. Les surfaces sont envahies par des poissons, des oiseaux et des plantes stylisés, auxquels se mêlent des taches de couleur ; le tout éparpillé dans un désordre qui nie toute possibilité de stabilité définitive. L’auteur, qui entame un dialogue avec une nature métamorphosée, est Hans Reichel (1892-1958), largement méconnu en France. Pourtant, malgré un caractère solitaire, l’homme a eu Paul Klee comme ami proche - les deux partagent le même atelier. C’est sans doute, grâce à cette rencontre, que Reichel, à l’écart de la lignée triomphale de l’avant-garde, pratique une peinture qui fait figure mais qui n’est pas figuration, qui ne s’encombre pas d’une réalité prosaïque. Puis, cet artiste allemand s’installe dès 1928 à Paris où il se fait remarquer par la galeriste Jeanne Bucher, qui s’occupera de sa production picturale. Difficilement classable, ses fréquentations des créateurs qui gravitent autour de l’Académie Ranson, Roger Bissière, Alfred Menessier ou encore Vieira da Silva, le rapprochent de ce groupe informel qu’est la Seconde École de Paris. Comme eux, Reichel s’aventure parfois dans le domaine abstrait : la magnifique Composition abstraite (1920-1922) ou le Sans titre (1928), dont les formes répétitives, d’une géométrie souple, sont comme l’équivalent pictural d’une fugue musicale. Le plus souvent, toutefois, ces œuvres, presque enfantines de naïveté et de charme, à la croisée de l’imaginaire et du réel, suggèrent des paysages enchantés, lunaires ou aquatiques. Baptisés parfois de façon arbitraire - ou poétique - Miniature, 1949, Accent noir, Japonisant, 1951 - ces formes inconnues sont des expressions condensées de sensations fugitives, fixées avec délicatesse sur papier. Délestées de leur poids, ces « figures de l’envolée » ne sont pas sans rappeler les compositions de Kandinsky que Reichel a connu pendant ses visites au Bauhaus dans les années vingt. C’est à ce moment également qu’il est en contact avec Alexej von Jawlensky, l’un et l’autre cherchant à introduire des accents musicaux dans leur peinture. Sans doute, les différentes influences de ces acteurs de la modernité ne sont pas absentes dans des travaux de Reichel ; c’est aussi sa limite. Pour autant, avec ces jardins de rêve, associés tantôt au règne végétal, tantôt au monde organique, l’artiste a réussi à trouver une mélodie discrète, qui lui est propre. Alors, figuration ou abstraction, surréalisme ou biomorphisme ? Peu importe, car avant tout, l’oeuvre de Reichel est une polyphonie où peinture et musique, dessin et écriture, architecture et géométrie, anatomie et botanique, forment une typographie des pictogrammes et des hiéroglyphes, un abécédaire secret et fantasque.

Itzhak Goldberg

Reichel, Lumières intérieures, jusqu’au 18 septembre, Orangerie, Maison Caillebotte, Yerres.