Gardini, des jardins protégés des bruits du monde

Bien surveillé par plusieurs policiers, l’imposant pavillon russe est fermé. En revanche, au cœur des Giardini, une pyramide faite de sacs blancs remplis de sable est un rappel de la situation dramatique de l’Ukraine. Sur des poteaux en bois sont accrochés des dessins bouleversants- essentiellement d’artistes mais aussi d’enfants - réalisés récemment sous le feu des bombes. Impossible, tout au long de la visite, d’effacer de son esprit ces images.

Pour autant, la Biennale, malgré les années Covid qui l’ont retardée d’un an, est là. Les spectateurs aussi. Ces derniers sont surtout frappés par l’éclectisme des propositions plastiques offertes par les artistes et les commissaires des pavillons. Le choix proposé ici- inévitablement subjectif - est de « classer » quelques projets selon le degré d’intervention des créateurs sur l’espace qui leur a été imposé. Commençons par l’exemple le plus minimaliste, celui d’Ignasi Aballi, qui manipule le cadre du pavillon espagnol avec une œuvre intitulée Correction. L’artiste, qui a découvert que cet écrin n’était pas parfaitement aligné sur ses « voisins », le « reconstruit » en donnant l’illusion de le faire pivoter de dix degrés par rapport à l’original. Pour ce faire, Aballi repeint les murs avec de légers décalages dans l’espace et fait appel à une couleur blanche, à peine différente de la couleur initiale. La commissaire, Beatriz Espejo, affirme qu’il s’agit « d’un projet critique qui traduit une image disloquée de l’Espagne, deux pièces qui n’arrivent pas à s’adapter l’une à l’autre ». Le visiteur non informé de cette extraordinaire ambition y verra probablement une énième variation de l’infiniment mince de Duchamp ou une version de plus sur le thème du vide. Nettement plus convaincant est le projet de l’artiste allemande, Maria Eischhorn, un travail subtil sur la mémoire lourde de sa nation. De fait, elle s’affronte à l’histoire du pavillon allemand, construit en 1908 et agrandi sous sa forme actuelle par les nazis en 1938. Rappelons que déjà en 1993, Hans Haacke s’était attaqué à l’intégrité de ce site officiel en faisant éclater le sol du pavillon. De son côté, Eischhorn procède plutôt par petites touches ; elle fait « gratter » par endroits le plâtre des murs pour mettre à nu les briques et les raccords entre les deux étapes de la construction. Une manière de montrer que l’architecture de la Biennale n’a rien d’innocent. Bien plus rempli est le pavillon des Etats-Unis avec des statues géantes de femmes noires, réalisées par Simone Leigh, la première afro-américaine à représenter son pays. Le style néo-classique n’est pas toujours très original mais conserve une efficacité redoutable pour commémorer l’esclavage et affirmer ce que l’artiste nomme la souveraineté (Sovereignty). Le désir de souveraineté est partagé par les habitants du nord de la Scandinavie, dans cette région où les frontières entre la Norvège, la Suède et la Finlande sont poreuses. Cette année, l’immense pavillon scandinave est rebaptisé Sami, du nom de ce peuple autochtone. Sans véritable distinction entre l’art et l’artisanat, les œuvres présentées font découvrir une culture trop souvent marginalisée. Le « folklore » est présent également à l’intérieur du pavillon autrichien où Jakob Lena Knebl et Ashley Hans Scheirl entassent un bric-à-brac qui rendrait jaloux n’importe quel brocanteur - des peintures et des vidéos, des objets et des hologrammes -. On peut, certes, se féliciter de cette vision de la création privée de toute hiérarchie. Non dénués d’humour, les artistes n’hésitent pas à mettre en scène un canon recouvert d’une épaisse fourrure blanche. Mais, la complicité entre l’avant-garde et le kitsch, cette appellation contrôlée de niaiserie promue genre, n’est pas sans danger. A trop manier le second degré, il ne reste que des effets de paillettes. Ailleurs, l’artiste polonaise d’origine rom, Malgorzata Mirga-Tas, occupe tout autrement son espace (Re-enchanting the world). Faisant appel à d’immenses tentures brodées, elle s’inspire de la fresque du cycle des mois, qui décore le Palazzo Schifanoia à Ferrare pour narrer l’histoire de son peuple. Cette véritable installation picturale place le spectateur au milieu d’une épopée étrange dans laquelle les femmes sont les personnages principaux. De son côté, la vidéaste grecque, Loukia Alavanou, recycle la mythologie en s’appuyant sur une pièce de Sophocle, « Œdipe à Colone ». Œdipe, vieux et aveugle, accompagné de sa fille Antigone, arrive à Colone à la recherche d’un endroit pour mourir et se faire enterrer. De nos jours, c’est une communauté de Roms, qui est installée dans ce même lieu proche d’une décharge. A l’aide d’une caméra dotée d’une dizaine d’optiques, Alavanou réalise un film en réalité virtuelle, visible à 360 degrés. Le spectateur, immergé, suit ces nouveaux exilés et leur destin sans issue. A la fin du parcours, le spectateur, saturé d’images, ne souhaite que le repos. Vladimir Nikolic lui offre cette accalmie méritée par la représentation d’un rivage interminable qui court tout au long du pavillon serbe. (Walking with water). Vision paisible du ciel et d’eau, partagés par la ligne d’horizon selon une symétrie parfaite. Paysage de quiétude qui fait oublier, au moins pour une courte durée, le drame qui continue en dehors de cet espace à part, que l’on appelle les Giardini.

Itzhak Goldberg