Gérard Garouste, la folie en majesté
Au centre de l’exposition de Gérard Garouste, organisée intelligemment par Sophie Duplaix, conservatrice au Centre Pompidou, une drôle d’installation. Un dispositif circulaire, fermé sur lui-même, propose un peep-show artistique. Le spectateur se déplace d’un oculus à l’autre pour avoir un aperçu partiel de chacune des douze saynètes peintes en hommage à Rabelais. Une manière de rappeler que le regard que l’on pose sur une œuvre d’art reste toujours fragmentaire ? De fait, avec Garouste, aucun espoir d’une vision d’ensemble, logique et rassurante. Depuis longtemps, le peintre a renoncé à la représentation utopique d’un monde stable et cohérent qui fasse sens. Ses toiles où les espaces, les êtres, les “histoires” se chevauchent, s’entrecoupent, se télescopent, sont sans mode d’emploi. Visions obsessionnelles, où une dimension incontrôlable et dissimulée peut émerger de manière imprévue à chaque rupture avec les structures conventionnelles de la peinture. Pourtant, à écouter l’artiste, ces œuvres sont toutes inspirées tantôt par la Torah, le Talmud ou d’autres sources du mysticisme juif, tantôt par les grands récits - Don Quichotte, La Divine Comédie. A croire ses dires, les questions formelles ne le préoccupent pas, car : « la forme que prend ma peinture est secondaire » (catalogue). Est-ce pour cette raison que sa production picturale a donné lieu à une multitude d’interprétations d’ordre iconographique et symbolique ? Est-ce encore pour cette raison que l’on oublie souvent cette puissance picturale, issue de la capacité de Garouste à inventer des formes, à transformer les concepts en images, à s’éloigner de toute tentative d’illustration ? Au musée, le parcours chronologique permet de suivre la manière selon laquelle Garouste, tout en restant figuratif, prend ses distances avec la réalité. Figuratif et même classique, comme en témoignent les toiles de grand format datant des années 1970-1980, qui occupent les premières salles. D’inspiration biblique (Sainte Thérèse d’Avila, 1983), mythologique (Vénus et le Pendu, 1984) ou théâtrale (Comédie policière, Bouchon de Champagne, 1978). Partout on trouve la même composition frontale où les personnages sont des acteurs qui obéissent à un metteur en scène pictural. Indéniablement, cette manière de peindre n’est pas étrangère à l’attirance de Garouste pour le théâtre ; entre 1966 et 1971, il réalise plusieurs décors et costumes pour les pièces de Jean-Michel Ribes. Cependant, tout laisse à penser qu’avec ces travaux l’artiste fait son apprentissage du métier, ses gammes, en quelque sorte. A ce stade on pourrait admettre sa déclaration – modeste ? – : « Mes formes sont banales ; elles sont classiques. Je peins, au plus mal, comme on peignait au XVIIe siècle Je n’ai rien inventé » (catalogue). Pour autant, on constate chez lui l’impact de peintres un peu à l’écart, comme Tintoret et ses compositions tourbillonnantes ou comme El Greco et ses figures torsionnées. Puis, c’est l’irruption de L’Indien, cette figure imaginée par Garouste, censée chambouler les normes classiques de sa peinture. Sans doute accompagné par la découverte des écrits de Duchamp ou de l’Art Brut prôné par Dubuffet, L’Indien annonce toute la liberté que l’artiste va prendre désormais avec la figuration. La splendide salle qui réunit les tableaux interprétant la Comédie Divine de Dante montre des êtres bi-dimensionnels, des figures de transparence tracées dans la couleur, comme emprisonnées dans une matière finement travaillée. Tous, ils participent à des représentations qui échappent à l’emprise d’un temps ou d’un lieu précis et où l’on perd tout repère spatial. Perte également des diktats anatomiques ; la déformation et surtout l’hybridation seront désormais au rendez-vous. Le spectateur reste sidéré face à ces êtres-hybrides, parfois des monstres, qui ne ressemblent à rien ni à personne. A les voir, ce sont des mutations génétiques capricieuses orchestrées par le peintre, plutôt que de “simples” métamorphoses (Épaule fils d’âne, 2005, L’Antipode, 1999-2000). Cependant, ces créatures composites improbables ne sont pas le résultat d’une écriture automatique ou d’un quelconque geste artistique incontrôlé. La construction plastique, l’allure des personnages, la gamme de couleurs, varient peu et forment une écriture, un style. En somme, Garouste raconte-t-il des histoires ? Probablement, mais comme ses personnages, elles n’ont ni queue ni tête. Leur particularité est de proposer une forme concentrée de la narrativité, réduite à la seule transformation, au passage radical d’un état à un autre, à une mutation fulgurante. Dans cet univers de rencontres qui échappent à une réalité toujours à court d’imagination, se trament des intrigues oniriques, aux accents inquiétants. Situation frustrante, tant ses toiles laissent supposer des bribes de récits, des mini-fictions, des séquences interrompues. Un acteur se détache de ce monde kafkaïen : Don Quichotte. Comme Garouste, il ignore le principe de la contradiction, la distinction entre l’apparition et le réel, entre la création et la folie. Comme son alter-ego, il frôle toujours le grotesque et le magnifique. Autrement dit le sublime.
Itzhak Goldberg