Greniers ? Les titres l’affirment. Drôle de greniers toutefois. On est loin de ces cavernes d’Ali Baba, ces mini marchés aux puces qui invitent à une promenade nostalgique dans un passé pas très vieux mais déjà si loin. Toutefois, avec ses travaux récents, Emmanuelle Perat poursuit ce que l’on peut nommer un parcours du dépouillement. Si dans ses plus anciennes œuvres, les objets étaient encore - à peine -reconnaissables, désormais l’apparence est dissoute au profit de la forme, la matière est réduite à l’évanescence d’une apparition. La lumière qui pénètre par une ouverture invisible n’éclaire que faiblement cet espace intérieur, ne dévoilant que partiellement les « choses » entassées au fond ou dans un coin. Remarquons que la situation n’est guère meilleure dans l’autre thème traité par l’artiste : les Ateliers. Ces lieux, traditionnellement dédiés aux activités artistiques ou artisanales, sont remplis d’objets qui semblent étrangement dépourvus de toute fonction, de toute transitivité ; ils ne renvoient plus à un faire mais à un voir. Mais, greniers ou ateliers, l’univers de l’artiste est dépeuplé. Dépeuplé, car il ne s’agit pas de lieux d’où les êtres humains se sont absentés pour une durée plus ou moins déterminée mais plutôt de ceux qui ont été oubliés, voire désertés depuis longtemps. Face à un sentiment de vide, le regard reste capté par les différents éléments qui, enveloppés de lumière, simplifiés à l’extrême, affichent leur isolement. Tous, ils sont installés avec une précaution infinie dans un monde figé où toute activité est comme interdite.

S’agit-il encore d’objets ? Ces volumes paraissent sans poids, comme des enveloppes sans contenant. Tout laisse à penser qu’au-delà de toute idée de ressemblance, d’imitation parfaite, c’est l’incertitude quant à leurs statuts respectifs, une volonté de soustraire les objets réels à leur environnement, de les investir d’un pouvoir étranger à leur rôle, qui animent l’artiste. Le renoncement aux effets de texture - l’ensemble est recouvert du poudroiement obtenu par la technique du pastel - rend encore plus difficile la distinction entre les différents composants. Qui plus est, les légères palpitations de cette matière permettent d’éviter une sensation de rigidité que pourrait introduire la géométrisation appliquée par Perat à la composition de ses travaux. De fait, les lignes droites indiquant les coupures dans l’espace ou les contours des objets ne sont ni nettes ni tranchantes ; on pourrait même évoquer une géométrie tremblante, sans délimitations claires.

Comment comprendre cette démarche qui, à détacher la forme de la matière, fait apparaître des structures discrètes ? Une approche formaliste qui mène vers l’abstraction ? Peut-être. Il existe toutefois une autre manière d’interpréter cette prise de distance avec la réalité, cette dématérialisation. Revenons au point du départ. Grenier, ce concentré de nostalgie, Atelier - du menuisier en l’occurrence - ce lieu où le geste artisanal reste encore intact, sont des évocations d’un jadis qui s’évanouit et qui trouve son reflet dans le cheminement lent, un peu à l’écart, de Perat. Lieux de mémoire anonymes alors, pour utiliser cette expression galvaudée ? Pas vraiment, car la mélancolie douce-amère qui se dégage de ces œuvres n’est pas celle due au souvenir mais plutôt celle qui assume la perte, l’oubli. Ou encore, ce sont les parfums de souvenirs anciens dont on ne sait plus très bien si les moments auxquels ils se rattachent furent heureux, ou non.

Itzhak Goldberg