Tout au long de sa carrière artistique Philippe Cognée a pris la liberté de faire de nombreux allers-retours et s’est autorisé toutes les techniques - peinture, gravure, dessin, sculpture -. Face à cette attitude, qui rend difficile une présentation chronologique de son œuvre, le musée du Mans a choisi pour sa rétrospective une présentation thématique. Selon les organisateurs il s’agit de montrer « le rapport de Cognée à l’humain, le rapport de l’homme à la nature dans sa contemplation, le rapport de l’homme à l’architecture dans son habitat, le rapport de l’homme à lui-même dans sa destinée ». Sans doute, le thème qui a fait connaître l’artiste fut celui du paysage urbain. Ce sont les images de grands ensembles - ces tours et ces barres qui ont poussés dans les nouvelles cités et dans les banlieues, une architecture uniformisée et sans grâce – qu’il transforme en des lieux où se dégage un sentiment de mélancolie, voire de poésie. Pour ce faire, l’artiste développe un processus qui va devenir pratiquement sa signature. Partant des clichés pris par lui-même, Cognée fait appel à l’encaustique, cette technique picturale ; la géométrie architecturale perd sa rigidité, devient incertaine, tremblante. Depuis 2006, l’artiste élargit la perspective urbaine en prenant pour « modèles » des clichés par satellite diffusés sur Internet ainsi que des clichés Google Street. Ces vues du ciel spectaculaires de Tokyo, New-York, Le Caire ou Pondichéry, tout en gardant les signes de différentes civilisations, partagent une structure rectangulaire. Frisant l’abstraction, ces compositions évoquent inévitablement la série de New-York de Mondrian.
Cependant, le parcours au musée témoigne que depuis une décennie, Cognée retrouve un genre plus classique, à savoir le paysage. Est-ce un retour à l’histoire de l’art qu’il connaît parfaitement ou une remontée de ses souvenirs d’adolescence vécue en Afrique ? Quoi qu’il en soit, des paysages floutés, inspirés par ceux vus à travers la fenêtre d’un train, des fleurs monumentales d’une étonnante sensualité ou des troncs et des branches enchevêtrés qui forment des forêts labyrinthiques, défilent devant le spectateur. Face au végétal, l’animal. En 2003, l’artiste réalise des peintures de carcasses dans un abattoir. Ça et là, un crâne rappelle l’aspect symbolique de ces fragments anatomiques. Accessoirement, ces « têtes » offrent pratiquement la seule présence – macabre – de la figure humaine dans le répertoire de Cognée. Soyons précis, on trouve chez le peintre des êtres humains ou plutôt des foules. Toutefois, vus de loin, ce sont des figurines, de minuscules silhouettes à peine distinctes, des « flaques d’être » (Jean Clay).
En réalité, le seul individu qui fait son apparition dans cette œuvre est Cognée lui-même. L’artiste se met en scène avec des autoportraits où le visage, tout en gardant une ressemblance, semble se décomposer. Expression de l’inquiétude liée à la création ou une version intime de vanité ?