Christian Bérard se met en scène au Palais Lumière
L’élégante scénographie - par Frédéric Beauclair - de l’exposition Christian Bérard (1902-1949) s’accorde parfaitement avec son bel écrin : le Palais Lumière, ce monument historique qui date du début du XXe. Le charme de cette mise en scène - de nombreux projets de décors, des toiles, des maquettes, des affiches, des photographies, des documents audio-visuels et des témoignages - doit beaucoup à Jean-Pierre Pastori, commissaire ici. Journaliste et écrivain, spécialiste des arts du spectacle, il est l’auteur de la biographie de Bérard (Clochard Magnifique, Séguier, 2018). Bérard qui ? « Peintre, Illustrateur de mode ? Décorateur et costumier ? Stakhanoviste ou paresseux ? Mondain ?…ou tout ça à la fois ? Ayant fait de sa vie une œuvre, il a fini par focaliser l’attention sur lui plutôt que sur ses créations » (Pastori, catalogue). Curieux destin, en effet, de celui qui, à partir des années trente, a été fêté par le tout Paris. De celui aussi qui a collaboré avec des sommités du monde culturel et de l’univers de luxe. Décors et costumes - Louis Jouvet -, littérature – Jean Giraudoux, Jean Cocteau, René Crevel -, mode - Robert Piguet, Coco Chanel, Hubert de Givenchy ou encore la revue Harper’s Baazar-. Pourtant, tout commence autrement car Bérard débute sa carrière artistique à l’académie Ranson où Édouard Vuillard et Maurice Denis sont ses maîtres. Puis, un voyage effectué en Italie lui fait admirer la sobriété des personnages de Giotto et de Piero della Francesca. Aspirant à « être un grand peintre et faire quelque chose de beau », il s’attaque à l’art du portrait. Tout en gardant une facture et une composition classique, Bérard réussit parfois à donner à ses effigies une expression détachée, voire énigmatique (Portrait de René Crevel, 1925). C’est avec ces œuvres, à l’écart de l’abstraction et du surréalisme, que l’artiste participe en 1928, avec d’autres jeunes peintres figuratifs, à une exposition qualifiée par le critique Waldemar George comme « néo-humaniste ». Très rapidement toutefois, Bérard est attiré par des activités de décorateur et d’illustrateur. Introduit par Cocteau - rappelons les spectaculaires costumes de La Belle et la Bête (1945) - il se constitue un réseau impressionnant. La liste de ses interventions semble interminable - longue collaboration avec Louis Jouvet, costumes pour les Ballets russes de Monte-Carlo, contrat avec Vogue, décorations de l’Institut Guerlain ou salon de la comtesse Jean de Polignac… C’est surtout avec le théâtre que Bérard se montre le plus ingénieux en créant des décors mobiles, un système de paravents qui en s’ouvrant et en se fermant permet de transformer la scène ou de figurer deux lieux simultanément. Son imagination fantasque, ses dessins légers comme des esquisses, ses couleurs chatoyantes qui incarnent parfaitement l’esprit des Années Folles ont profondément influencé le paysage culturel français de l’entre-deux-guerres. Cependant, cette manière d’être en adéquation avec l’esprit de son époque marque aussi ses limites. Autant qu’un artiste, Bérard est un phénomène de mode. Mais, on le sait, rien ne se démode aussi rapidement que la mode.
Itzhak Goldberg