Alice au pays des hommes

« Figure majeure de la peinture américaine », affirme le panneau de l’entrée de l’exposition d’Alice Neel (1900-1984) - une artiste ignorée du public français, une seule présentation à Arles en 2016 -. La présentation ajoute que cette sympathisante communiste « s’intéressait tout au long de sa vie aux injustices et inégalités, épinglant autant la ségrégation raciale que la discrimination des homosexuels et les nus féminins peints sans concession en ont fait une icône du féminisme ». Autrement dit, Neel est engagée, humaniste, féministe et, disons-le sans hésitation, une bonne peintre. Mais, une figure majeure de l’art américain ? Dans un siècle qui a vu passer aux Etats-Unis Eva Hesse, Agnes Martin, Joan Mitchell ou Louise Bourgeois, le terme semble excessif. Il serait préférable de ne pas tenir ce type de discours hagiographique. Mais revenons à la production picturale. Portraitiste de talent, Neel a le grand mérite de fixer les images de ceux qui n’ont pas droit à l’image. Mariée à un artiste cubain, Carlos Enriquez, elle s’installe avec lui à La Havane. Pas pour longtemps (1926-1927), mais assez pour se montrer sensible à la pauvreté qui y règne. Avec Mendiants (1926), un couple misérable est traité dans un style figuratif, sans pour autant être descriptif. Évoluant peu, l’artiste restera figurative toute sa vie, y compris dans les années cinquante, l’ère de l’expressionnisme abstrait triomphant. En attendant, le krach de 1929 plonge une partie de la société américaine au-dessous du seuil de pauvreté. Neel, comme d’autres créateurs, est prise en charge par le Public Works of Art, programme lancé par le Welfare State (l’État-providence), pour soutenir les artistes pendant la Grande Dépression. Face à cette situation économique, elle réalise de nombreuses scènes urbaines où, curieusement elle n’exploite pas tous les effets dramatiques de cette période. Chez Neel, en effet, pas de foules affamées, attroupées autour d’une soupe populaire en attendant leur bol de potage, pas non plus de vagabondes à la recherche d’un travail. Désespérément vide, la ville, traversée par de rares êtres humains, est un espace de solitude (Cityscape, 1933, Synthèse de New-York, La Grande Dépression, 1933). Par contre, la représentation du Bowery met l’accent sur toute la misère de ce quartier pauvre, situé au sud de Manhattan (Sans titre, Bowery, 1936). D’autres images, qui ont pour sujet la protestation contre toute forme d’injustice, se montrent nettement plus explicites. Ainsi Uneeda Biscuit Strike,1936, met en scène une charge de la police montée contre les grévistes. Ailleurs, Nazis Murder Jews de la même année, la mise en scène d’une manifestation contre le régime nazi, montre que l’artiste ne se limite pas aux problèmes raciaux américains. En introduisant une pancarte en plein centre de cette représentation, qui en reprend le titre, Neel n’hésite pas à exprimer une franche contestation. Son choix de portraits – pratiquement jamais des commandes – est constitué à partir de militants communistes new-yorkais, de personnes appartenant aux minorités qui habitent dans le même quartier que l’artiste – le Spanish Harlem - ou encore à partir de membres de la communauté gay et lesbienne. Isolés - Art Shields ou Mike Gold -, parfois en couple – Rita et Hubert -, un couple mixte, ils dégagent tous une intensité sans aucune ostentation. Si dans la majorité des cas il s’agit d’hommes, les femmes ne sont pas absentes – l’imposante Marxist Girl, Irene Peslikis, 1972 ou Peggy,1948, sans doute la composition la plus originale dans cette galerie de portraits. Plus complexe est la question des nus féminins chez Neel. L’artiste s’affirme clairement féministe et considère avec justesse que la position d’une artiste femme dans univers dominé par les hommes est un obstacle permanent. Pour autant, peut-on voir dans ses nus l’illustration de ce handicap ? Les auteurs du catalogue et avant tout Elisabeth Lebovici n’en doutent pas une seconde. Le visiteur reste plus perplexe face à ces chairs molles et lisses, à ces corps – même lors d’une grossesse - quelque peu stéréotypés. On songe à ceux, sans concession, de Maria Lassnig et, plus loin, aux femmes-maisons de Louise Bourgeois. Paradoxalement, ce sont les nus masculins qui apparaissent comme une critique de la société phallocrate. Rares sont en effet les images qui rendent aussi ridicule une virilité comme celle de Joe Gould représenté en empereur assis sur un fond rouge avec sa panoplie de pénis qui pendent. (Joe Gould, 1933). Nettement plus sérieux, voire tragique, est le magnifique portrait d’Andy Warhol (1970). Andy fait partie des artistes, des conservateurs et des critiques, peints par Neel dans les dernières années de sa vie, quand elle s’installe dans le Upper West Side. Le torse dénudé et couvert de cicatrices, les yeux clos, Andy semble en fin de trajet, comme absent. Pas question ici de genre spécifique – « il était androgyne, vous savez, il avait des seins de femme » – remarque malicieusement Neel. Plus qu’à moitié nu, Warhol est définitivement mis à nu.

Itzhak Goldberg