« Presqu’île – partie saillante d’une côte, rattachée à la côte par une langue de terre étroite. Elle se distingue d’une péninsule par ses dimensions plus étroites ». Comme toujours, la définition proposée par le dictionnaire est à la fois trop précise et trop pauvre pour être appliquée aux titres que donne Jean-Pierre Schneider à ses différentes œuvres. Celui de la dernière série – en cours – Presqu’île, est une véritable démonstration de l’impossibilité de traduire en mots la poésie d’un moment où des formes incertaines commencent à surgir de la matière, à émerger des nappes aquatiques. Exceptionnellement, on comprend la raison de ce besoin étonnant du peintre de tracer sur la surface de ses toiles non seulement la date mais également leurs intitulés. Cette manière de baptiser ses travaux trouve avec Presqu’île une résonance particulière car aussi bien le terme que sa représentation ont la fonction d’un accélérateur d’imaginaire. “Rêver des îles, avec angoisse ou joie peu importe, c’est rêver qu’on se sépare, qu’on est déjà séparé, loin des continents, qu’on est seul et perdu — ou bien c’est rêver qu’on repart à zéro, qu’on recrée, qu’on recommence », écrit Gilles Deleuze.

On le sait, depuis longtemps l’île fut une source d’inspiration artistique. La nostalgie qui accompagne L’Embarquement pour Cythère de Watteau ou l’ambiance d’un monde trépassé de L’Ile des morts d’Arnold Böcklin en sont les exemples les plus connus. A l’écart de la société, ce microcosmos au potentiel narratif important s’ouvre aisément à la rêverie, au dépaysement, à la déambulation poétique.

Cependant, le succès remarquable de ce thème n’est pas sans risque : celui de se transformer en un lieu commun galvanisé, en une image préconçue et figée. Est-ce pour cette raison que Schneider se situe plutôt dans un entre-deux, entre terre ferme et offshore, entre deux rives ? Le point de vue est légèrement ou nettement surélevé comme s’il se postait au-dessus des pays dont il relève les plans et saisit les repères. Comme avec Jetée ou Echouage, ses séries précédentes, ce sont des zones intermédiaires, flottantes, qui se déconnectent, s’absentent même. Autrement dit, des impressions presque imperceptibles mais néanmoins, au prix d’une longue et lente imprégnation, tenaces.

Ces taches fines, cotonneuses, parfois transparentes, n’ont rien d’îlots formés de terre solide. Fragments épars suspendus au milieu d’un espace indéfini, sans ligne d’horizon, ils semblent comme des reflets de nuages vagabonds dont la configuration se modifie d’un moment à l’autre. Le peintre y dépose des formes qui indiquent sans décrire, des paysages fragiles et improbables ; à son tour, le spectateur va les réinventer et les nommer. Ainsi, on ne saura jamais si ces constellations, souvent coupées arbitrairement par les bords du tableau, sont liées à un quelconque continent. C’est en vain encore qu’on cherchera des indications qui renvoient à une logique de terrain pour les localiser sur une mappemonde. Ces Presqu’île, plus des doutes que des certitudes, ne sont que des visions d’un lointain qui n’est pas encore un rêve mais qui n’est plus déjà le réel.