« Taysir Batniji, Quelques bribes arrachées au vide qui se creuse », Mac Val, jusqu’au 9 janvier, « Michel Nedjar , Filiations », Le domaine de Chamarande (91), jusqu’au 9 janvier

Rarement on a vu une exposition aussi bouleversante. Rarement une exposition a pu évoquer avec une telle intensité une actualité brûlante, celle du conflit israélo-palestinien. Le tout sans pathos, sans émettre un son, car les travaux de Taysir Batniji sont des suggestions et non pas des déclarations, des chuchotements et non pas des cris. N’oubliant jamais l’importance de l’invention plastique, Batniji rappelle avec ses peintures, ses vidéos ou ses installations les destins individuels incertains, en suspens ou en errance. La douleur de la perte s’exprime dans des œuvres qui parlent d’un passé révolu, à l’aide de lieux communs appartenant à la mémoire collective de la société palestinienne. L’artiste « se focalise sur la trace, la mémoire d’une forme, un geste, le souvenir d’une traversée, l’absence d’un être cher, l’arrachement à une terre, la disparition d’une image », comme le dit le titre de l’exposition : “Quelques bribes arrachées au vide qui se creuse ». Ainsi, dans Sans titre (2002), la silhouette d’un corps se transforme en une ombre transparente puis disparaît lentement au rythme d’un ralenti. Ailleurs, ce sont des traces de trousseaux de clés rouillées qui symbolisent l’exil des Palestiniens, des clés emportées par les réfugiés de 1948 quand ils ont dû quitter leurs maisons. Ailleurs encore, le Id Project (1993-2020), commence par le document de voyage délivré par les autorités israéliennes. Sa nationalité est “undefined” (indéfinie), y est-il inscrit. Autrement dit, une situation insoutenable, celle d’un étranger chez soi. Digne héritier de l’humour noir juif, Batniji fait souvent appel à une autodérision grinçante. GH08-09 (Gaza Houses 2008-2009) propose une vingtaine d’annonces immobilières, accompagnées de photographies. Un seul défaut caractérise ces maisons de rêve mais qui n’est pas négligeable : elles furent partiellement détruites pendant le dernier affrontement à Gaza. Mais, peut-être, l’œuvre la plus touchante est-elle une simple valise usée, ouverte et remplie de sable. Sans titre, 1998-2021. On pense à Mahmoud Darwich, dont la poésie entière est hantée par l’exil et la quête de la patrie perdue, qui a écrit : « Mon pays est une valise ».

L’œuvre de Michel Nedjar, à son tour, ne laisse pas le spectateur indifférent. Associé tantôt à l’art brut tantôt à l’art contemporain, mais les deux sont-ils nécessairement éloignés ? - l’artiste a également comme thème principal une mémoire douloureuse, celle de son enfance. L’exposition, dans le beau domaine de Chamarande, a été organisée en partenariat avec le Lille Métropole Musée d’art moderne. Cette collaboration permet de montrer les travaux de Nedjar mais également ceux d’autres artistes venant de la formidable collection de l’art brut du musée lillois - Aloïse, André Robillard, Jean Grard. Tous ces créateurs partagent une fascination pour les objets de récupération, dont les traces d’usure sont en quelque sorte des souvenirs matérialisés. Dans le cas de Nedjar - apprenti tailleur - il s’agit avant tout de réaliser des poupées, « constituées de schmates (chiffons en yiddish), noués et cousus qui évoquent des êtres chers disparus, en les portraiturant façon golem «, écrit Françoise Monnin, grande spécialiste de l’art brut. Ces inquiétants assemblages n’ont rien de la beauté artificielle, stéréotypée de la poupée Barbie. A partir de 2004, à l’initiative du musée de l’Histoire et de l’art juif, Nedjar fabrique un nouvel ensemble de poupées inspiré par la fête de Pourim, le carnaval juif lié à l’histoire de ce peuple. Ici, l’artiste a recours à des chutes de tissus neufs, aux tons éclatants. Une manière d’introduire une note optimiste ?

Itzhak Goldberg