Bonnard, les couleurs de la lumière, jusqu’au 30 janvier, Musée des Grenoble

L’ancrage dauphinois, Paris « ville Lumière », Les lumières normandes, Entre ombre et lumière, Reflets, Sous le soleil du midi, sont les quelques sections de l’exposition à Grenoble. Peu importe la nature de chacun de ces « lieux », Bonnard falsifie les lois immuables de la perspective et fraude avec la séparation entre le poste d’observation (maison de campagne, atelier, terrasse…) et le paysage en face (L’Atelier au mimosa, 1939-1946). Bref, il pratique l’échangisme entre intérieur et extérieur. Mais, peut-être, le vrai microcosme de l’artiste serait-il la salle du bain ? C’est avec ce thème qu’il redécouvre la perspective et les plans en profondeur à travers tout un système de surfaces réfléchissantes (ombres, fenêtres, miroirs) d’une extraordinaire ingéniosité. Dans cet espace irréel et poétique, les volumes fusionnent et la mouvance des limites forme une osmose entre cadre, objets et personnage. Sur les murs ou à même le sol, les entrelacements de couleurs qui illuminent les motifs compliqués du papier peint, du tapis, des rideaux sont comme mosaïques ou marqueteries, puzzles faits de formes sans contours qui se fondent les unes dans les autres, sans disparaître pour autant. Ces univers clos, où l’on ne pénètre que par effraction, se transforme néanmoins en une caisse de résonances qui condense et amplifie les échos visuels des phénomènes lumineux, filtrés par des claires-voies semi transparentes. Ce milieu aquatique est avant tout le royaume quasi-exclusif de Marthe, la compagne de Bonnard. Presque systématiquement, elle se situe tantôt dans un face à face méditatif avec le miroir, tantôt en train de sécher avec une lenteur affichée les différentes parties de leur corps. (Nu rose, tête ombrée, 1919). A la trivialité du geste fonctionnel du nettoyage quotidien se substitue un rituel, une forme de purification de la chair à travers son contact avec l’eau. L’aboutissement définitif de cette attitude sera atteint avec les dernières images de Marthe, submergée et passive dans l’élément aquatique, comme dématérialisée et désincarnée. (Nu dans le bain, 1936). Bonnard, en effet, se place à distance respectueuse et dans une sorte de réserve discrète, en anesthésiant autant l’érotisme joyeux que la sensualité innocente. Peinture en retrait, qui refuse le trop plein, la tension, sexuelle ou autre. On peut remarquer que ces corps s’exhibent sans pudeur, sans inhibition, décevant ainsi d’emblée tout voyeurisme. Le spectateur ressent cependant un malaise, comme s’il jouait le rôle d’un intrus dans ces scènes, où pourtant tout est intégralement visible. Le regard du peintre se pose avant tout sur les surfaces. Regard, car rien, en effet, dans cette peau ne permettrait la sensation tactile ; les volumes semblent dénués du poids, la chair est dissoute par la lumière, la texture n’est que couleur vibrante, un écrin translucide. On l’a dit, chez Bonnard, le miroir s’émancipe parfois : de simple surface réfléchissante, il devient un facteur actif et structurant de la composition, un acteur qui enfreint les lois contraignantes de la ressemblance. Mais surtout le miroir est cet appareil qui a le pouvoir inestimable de détacher la forme de la matière ; il enregistre intégralement la forme visible, tout en mettant entre parenthèses sa matière. Les nus de Bonnard semblent partager la même absence de substance consistante, plus proche de la présence évanescente que de la réalité charnelle. Parfois même, on pourrait croire que ces corps ne sont pas vus dans un miroir, mais entre des miroirs, images au second degré, reflets « accueillis » et « filtrés » par un autre miroir qui fait face au premier — représentations de représentations et jeux d’abîmes (Nu de dos à la toilette, 1934-1936.

Les œuvres de Bonnard semblent nous prendre au dépourvu ; les formes dilatées, la diffraction lumineuse et le miroitement de surface, l’espace enchevêtré, bouleversé semblent cachés deux mouvements contradictoires : l’un qui agrège, unit, rapproche, relie, l’autre qui dissocie, défait, disperse, sépare. Bonnard, écrit Gérard Bertrand, nous fait porter des lunettes magiques : d’abord notre vue se brouille, nous ne reconnaissons pas le monde dans la symphonie de couleurs qui nous est proposée, mais bientôt tout s’ordonne et s’éclaire, l’accommodation se fait à notre insu, et tout ce décor réel qui nous semblait familier. Nous ne les verrons plus jamais du même œil qu’autrefois.

Itzhak Goldberg