Les habitants de Perpignan ont de la chance. A côté du Musée Rigaud, récemment rénové, s’active, sous la houlette de la très dynamique - et c’est une litote - Jacqueline Fornes-Guenoun, une association des amis du même musée, le Cercle Rigaud. L’exposition récente, dont le commissariat fut assuré en collaboration avec Fornes-Guenoun, Serge Zaluski et Denis Grarnier-Saëz réunit vingt artistes qui vivent et pratiquent dans les Pyrénées-Orientales. Nommé joliment L’Esprit du lieu, la manifestation ne prétend pas présenter une vision homogène de cette création mais au contraire montrer toute sa diversité. Essentiellement des peintures mais aussi des photographies, des vidéos, des sculptures ou encore des installations, l’ensemble offre une belle démonstration illustrant l’éclectisme qui caractérise l’art contemporain. De fait, les artistes exposés à Perpignan, abstraits ou figuratifs, jouent également sur les différentes combinaisons possibles entre ces deux tendances majeures. Il est impossible de faire le tour de tous les participants ici et le visiteur peut se référer à l’imposant catalogue édité à cette occasion. Voilà quelques échantillons choisis au gré de la déambulation dans le musée. Quelques visages pour commencer. Ceux de Philippe Domergue, des autoportraits dessinés sur des papiers d’emballage froissés, adressent un regard sévère au spectateur. Ces faces, qui se fragmentent et se décomposent graduellement, finissent par être pratiquement absorbées par les plis de leur support. Autrement dit, le visage qui s’efface. D’autres visages, en nombre, chez Brigitte Kühlewind Brennenstuhl. Photographe, elle propose un mur de selfies, cette obsession de l’image de soi de la génération récente (Selfie, 1949-2019). Cependant, BKD, plus âgée, retravaille ces clichés tirés en noir et blanc et leur donne une apparence floutée, à l’instar des documents anciens, usés, délavés. Autrement dit, la mémoire qui s’évanouit. Ailleurs, sur une immense bâche, Jacques Capedville, trace des gestes à l’aide d’acrylique et d’encre de chine. Un paysage abstrait, des signes flottants sur un fond blanc, forment une calligraphie secrète et poétique qui échappe à une signification précise. (Fleur/Paysage, 2019). Ailleurs encore des taches colorées de Patrick Loste alternent avec des formes reconnaissables - arbre, figure, cheval pour aboutir à ce que le peintre nomme La Peau du monde. On retrouve une manière proche de traiter la couleur chez Roger Cosme Estève dont la série Impromptus (2019) laisse au spectateur deviner des formes qui au lieu de s’installer, ont l’air d’apparaître ou de disparaître. Une touche d’humour pour finir. Les personnages d’Emmanuelle Jude sont à la plage. Pourtant, malgré la mer qui semble taillée dans une magnifique couleur bleue, ils restent sur la rive. A la recherche d’un point d’eau, ces hommes et ces femmes, dont le corps n’a rien d’Apollon ou de Vénus, gesticulent et prennent des poses improbables (Francis, 2019). Libre aux visiteurs d’avoir leurs préférences face aux œuvres qui jouent des différences et des connivences entre le suggéré et l’explicite. En dernière instance, ils peuvent faire leur choix parmi les vingt artistes qui, chacun à sa façon, traduit la réalité à l’aide d’un geste créatif.