Un autre Soulages à Nice ? Plutôt un Soulages autrement.
A la différence de la présentation triomphale du Louvre, la manifestation de Nice reste sobre. Les toiles, sauf une, magnifique, - Peinture 162/310, 14 août 1979 - sont en quelque sorte de taille humaine, placées à la hauteur de l’œil. Non pas qu’elles soient peu nombreuses ; au contraire, c’est un mystère de savoir comment les organisateurs ont réussi à réunir dans cet espace étroit, voire, admettons-le, étouffant, une telle quantité d’œuvres. Cependant, malgré ou grâce à cette promiscuité, le spectateur entame un véritable dialogue avec chaque peinture. Un face à face intime, facilité par les soins exceptionnels réservés ici à la pédagogie. Des panneaux didactiques clairs et précis, un atelier pour les enfants et les adultes et surtout un accrochage qui met en scène les supports et techniques variés employés par l’artiste, tout est fait pour que l’ensemble offre une image complète d’une production picturale qui s’étale sur huit décennies. L’autre originalité de ce parcours qui privilégie l’oeuvre gravée de Soulages - y compris Bronze III (1977), cette « stèle » impressionnante, en réalité une plaque en cuivre utilisée pour le tirage des eaux-fortes, agrandie et polie par l’artiste - est la part attribuée aux travaux imprimés. Outre les affiches, on trouve à L’Espace Lympia des illustrations réalisées pour le recueil des poèmes de Léopold Sédar Senghor. On apprend d’ailleurs que, dès 1973, à la demande de Senghor, une rétrospective de l’artiste français se tient à Dakar. Le livre exposé ici, « Élégie pour Carthage », est décoré par Soulages en collaboration avec d’autres peintres - Vieira da Silva, Hans Hartung, Zao Wou-Ki, Etienne Hajdu et Alfred Manessier - est aussi l’occasion de montrer les échanges entre l’inventeur de l’Outrenoir et ses contemporains. Ouverture que l’on retrouve également avec l’attention accordée par Soulages à d’autres cultures, situées dans des périodes souvent éloignées dans le temps ou dans l’espace - préhistoire-une statue-menhir, l’art africain - des sculptures dogon. Réunis dans une section joliment nommée par Jean-Gérard Bosio, conseiller culturel et commissaire de l’exposition, « Une collection de regards », ces artefacts mais aussi une gravure de Rembrandt, une toile de Picasso ou un monochrome de Klein sont autant de voies d’accès à l’univers de Soulages Enfin, pour étudier de près, scruter même chaque œuvre, le visiteur se voit offrir une véritable dissection artistique. Deux photographes, Peter Knapp et Bruno Jarret, décomposent systématiquement une toile de 1960 en rectangles qu’ils « zooment ». Le résultat, un ensemble de détails photographiés, accrochés côte à côte, est certes séduisant car il donne l’impression - l’illusion ? - d’entrer dans le sein de la matière picturale. Pour autant, quand l’on connaît les débats interminables à travers les siècles sur la juste distance pour regarder un tableau, on peut douter que cette manière de « poser » l’œil sur la surface de l’œuvre soit vraiment pertinente.
Itzhak Goldberg
Soulages, La puissance créatrice, jusqu’au 19 avril, Espace Lympia, Port de Nice, Département des Alpes-Marjtimes.