Fidèle à son habitude, la Fondation Villa Datris traite cette fois encore un thème en phase avec un enjeu sociétal. Après l’Art des femmes, l’Art et la nature ou encore l’Animal dans l’art, c’est au recyclage artistique que s’attaque la fondation. De fait, le vaste « recyclage » auquel se livrent les créateurs contemporains n’est pas étranger au phénomène social désigné par ce nom. Les tenants et les aboutissants sont pourtant différents. La transformation dans le circuit économique reprend à son compte l’esthétique du lisse ; les déchets sont recomposés, reconstitués, rien ne doit trahir leur avilissement originel. A l’âge du nylon, la chimie a pris le relais de l’alchimie. Au même moment, les artistes commencent à se lancer dans la cueillette « sauvage ». A l’opposé du geste romantique, celui où le créateur se trouve face à la « feuille blanche », ils font usage d’objets déjà existants. Exit les matières nobles, place aux débris, aux résidus, aux laissés pour compte, aux déchets urbains. Le collage devient bricolage, jeu d’enfant filtré par l’imagination, un “recyclage à rebours” qui donne parfois aux musées des allures de réserves ou de chantiers, plus ou moins abandonnés. Le point de départ de ce processus — les assemblages — s’explique par la nature de ces derniers, faits d’agencements de matériaux hétéroclites, d’objets disparates qui modifient, parfois avec violence, nos habitudes. L’espace illusionniste disparaît définitivement, les composants conservent leurs propres volumes et forment de véritables rencontres hétérogènes, des mélanges qui n’aspirent à aucune fusion, mais où chaque élément garde sa spécificité. Le parcours proposé à l’Ile sur Sorgue fait alterner des artistes mondialement connus et des découvertes. Aux côtés d’Arman et de sa Poubelle de 1964, où les matériaux chaotiques se métamorphosent pour créer un nouvel ordre esthétique, Etienne Bossut propose une rencontre incongrue entre un arrosoir et un bidon, au titre ironique La Source (1983). Moins convaincant est le travail de Chamberlain, dont le modèle réduit, Wizard (2009), n’exprime pas la puissance habituelle de l’artiste américain. Ailleurs, une magnifique œuvre de Tony Cragg transforme des objets en plastique, métal, plâtre, bois, céramique ou caoutchouc, en un tas soigneusement agencé. Divisé en deux parties égales, l’une repeinte en noir et l’autre en blanc, l’ensemble forme des surfaces parfaitement homogènes, en quelque sorte deux monochromes juxtaposés (Black and white stack, 1980). Ailleurs encore, sous une appellation étrange °GREEMENT02tl - °TUIG02tl (2012-2018), Jérôme Frateur imagine une constellation flottante à la géométrie irrégulière. Œuvre réalisée à partir de morceaux de bois, de branches à peine retouchées, tressées ou collées qui sillonnent l’espace, qui se croisent ou qui se touchent ; une mécanique de haute précision perturbée par les mouvements organiques de la nature. En toute logique, l’artiste se tourne vers ses propres « déchets ». Absent de son atelier, Konrad Loder se voit remplacé par son matériel de peintre ou plutôt ce qu’il en reste (Iris, plan de travail, 2002-2012). Jonchés sur une table, des dizaines de pots vides portent encore les traces des couleurs. Autoportrait déguisé, allégorie de la peinture ou vanité recyclée ?

Itzhak Goldberg