Les ombres sont-elles colorées ? Selon les impressionnistes et les néo-impressionnistes, sans doute. Il faut croire qu’Ignacio Valdes partage cette opinion, tant ses silhouettes sans épaisseur, presque transparentes, semblent surgir de nuées aux tons pastel, même si ses toiles sont exécutées à l’huile. Comme des ombres encore, ces formes ouvertes qui s’estompent et fusionnent évitent le contour qui circonscrit, la ligne qui encercle. Nimbées de silence et de mystère, elles indiquent plus qu’elles ne montrent, suggèrent plus qu’elles ne racontent. Et pourtant, le regard cherche à débusquer un contenu dans ces légères saynètes qui s’évaporent avant de faire récit, dans ces représentations qui glissent vers le vaporeux. Un effort compréhensible car manifestement Valdes ne pratique pas l’abstraction mais un entre-deux riche de possibilités, qui conserve un témoignage immatériel du réel. C’est que l’artiste a le don rare d’inventer des formes inconnues et suggestives, des expressions condensées d’une poésie personnelle. On y devine des histoires sans histoires, des lambeaux de presque rien, des narrations sans narrateur. Ainsi, çà et là, on croise un personnage qui se déplace -Pinky, 2019), un couple qui esquisse un mouvement - de danse ? (Round and Round, 2019), - un cheval (Ad Portas, 2018). Ailleurs, ce sont des éclairs lumineux qui traversent la toile. Ailleurs encore, ces formes qui se refusent au langage, ces traces dérisoires, ces traits incertains et tremblés, sont soumis au spectateur, qui, à son tour, va les nommer. Cependant, pratiquement toutes ces figures semblent ne pas toucher le sol, être suspendues dans un espace fluctuant, flotter à la merci du moindre souffle d’air (A l’aube, 2020). Placées sur un fond constitué de plages de couleur rapiécées, qui avancent ou reculent, elles forment un champ d’incertitude où l’autorité du regard cède la place au tâtonnement de l’œil. Fragments épars qui lévitent au milieu d’un espace indéfini, sans ligne d’horizon, ils sont comme des reflets de nuages vagabonds dont la configuration se modifie à tout moment. Face à ces constellations qui échappent à toute contingence matérielle, on pourrait parler de résidus de visions, plus tournées vers l’apparition que vers l’apparence. Terrains vagues pour déambulation, réalité traduite en signes sans code, lieux de l’imaginaire, les toiles de Valdes mettent en scène une chorégraphie de l’instabilité. A l’écart des diktats de la modernité, tout en les connaissant, l’artiste a fait le choix d’un trajet singulier, en rupture avec toute école ou toute tendance. Ses travaux ne nous informent de rien, sinon de leur existence, de leur délicatesse, de leur vulnérabilité. En dernière instance, si l’œuvre revendique quelque chose, c’est sa fragilité.

Itzhak Goldberg