Jean-Jacques Lebel : collectionneur d’états-limites

« Ensemble d’îles disposées en groupe sur une surface maritime plus ou moins étendue » est la définition du dictionnaire pour un mot qui fait rêver : Archipel. Ce terme, un accélérateur d’imaginaire en quelque sorte, a été choisi par le Musée des Beaux-Arts de Nantes pour la présentation du Fonds de Donation de Jean-Jacques Lebel. On pourrait également parler de rhizome pour évoquer ce « dispositif autonome, nomade, composé d’un millier d’œuvres relevant d’époques et d’horizons différents… qu’ignorent les limites supposées des formes d’expression …il est international et polycentrique, il propose une nouvelle géographie mentale » (Catalogue). Indiscutablement, le contrat est rempli grâce à un parcours tout sauf linéaire, à commencer par une scénographie étonnante. A son arrivée dans la vaste salle du musée, le Patio, le visiteur se trouve face à un immense échafaudage, une version originale d’une de ces installations-chantiers qui se multiplient dans le champ de l’art contemporain. Les œuvres de nature hétéroclite accrochées sur cette structure en devenir - Camilla Adami, Stéphane Pencréac’h, Erró, Philippe Hiquily ou un objet issu de la guerre de 1914-1918 - résument parfaitement l’esprit de la collection Lebel. Pour ce dernier, il ne s’agit pas de réunir un ensemble muséal, qui se plierait aux exigences et aux classifications de l’histoire de l’art, mais de se concentrer sur « toute activité artistique, littéraire, philosophique qui se soulève contre l’ordre existant ». Rejetant ce qu’il nomme la « machine capitaliste », pour laquelle l’œuvre se réduit à sa valeur marchande, Lebel a depuis toujours opté pour des pratiques difficilement monnayables, essentiellement des performances. A Nantes, une quantité importante de photographies en sont la trace. La manifestation s’articule en plusieurs sections : « Écrivains artistes, artistes poètes », « La fabrique du regard : Dada, surréalisme », « Rêves, travail de l’inconscient, hallucination, visions », « Happenings, actions Fluxus et performances » ou encore Éros. Les différents chapitres sont logés dans les galeries latérales du Patio et dans une salle au premier étage, une précaution qui permet au spectateur de se retrouver dans ce dédale. On peut commencer par les splendides encres de Victor Hugo dont on ne se lasse jamais. Qu’il s’agisse des nocturnes ou des paysages à l’aube, ces petits dessins à l’encre surgissent comme des apparitions. Forme agitée (1864-1865), ce miracle de légèreté, n’a rien à envier aux travaux tachistes que les artistes pratiqueront des décennies plus tard. A leurs côtés, les esquisses de Baudelaire ou d’Apollinaire sont davantage des curiosités que de véritables œuvres d’art. Ailleurs, la planète dada-surréaliste met en scène des figures incontournables - Max Ernst avec un portrait de Breton, un collage réalisé par Breton lui-même ou une aquarelle de Tzara mais aussi une statuette Moai Papa ou un tableau d’Augustin Lesage. Si l’on s’accorde sur l’importance que donne Lebel aux Cadavres exquis, cette forme de liberté inventée par les surréalistes, on ne partage pas nécessairement son admiration pour Picabia et son kitsch, prétendument subversif. Ailleurs encore, quelques documents et quelques « objets » - Electric Guitar, The music store, de Joe Jones (1968-1969) - rappellent les liens entre Lebel, un des pionniers des happenings en Europe, et Fluxus. Particulièrement riche, et ce n’est pas une surprise, est la partie consacrée à l’Éros, un thème transgressif qui ne laisse indifférent aucun créateur. Si les œuvres de George Grosz, André Masson, Pierre Klossowski ou Hans Bellmer ne sont pas des découvertes, il en va autrement pour l’étrange collage de Joseph Cornell (Rainbow Nude, 1962) ou l’impressionnant relief en plâtre de cette excellente sculptrice, un peu oubliée, que fut Isabelle Waldberg (Sans titre, 1944-1945). Quelques « personnalités » ont droit à un traitement privilégié - Duchamp et Breton que Lebel a connus et admirés, Michaux et surtout Artaud. Ces deux derniers - qu’on aurait pu placer également avec les écrivains artistes- sont définis à Nantes comme des créateurs qui ont fait l’expérience d’états-limites. Cependant, la différence entre les travaux de Michaux qui pratique sous l’emprise d’un psychotrope une série des dessins dits « mescaliniens » et l’œuvre d’Artaud est frappante. Chez le premier, qui considère que « toute forme est ouverte, toute configuration mouvante », on sent malgré tout une volonté de contrôle, probablement due à son expérience artistique. Avec le second, le visiteur reste saisi par quelques dessins « bruts » qui tentent dans un effort exceptionnel, désespéré, de conserver leur charpente, de ramasser les morceaux épars dans une improbable unité, désirée et jamais réalisée. Tout laisse à penser qu’Artaud nous jette à la figure ses attentes impossibles d’une forme qui, plus qu’une configuration visuelle, doit être une source de respiration, de parole, d’exclamations, bref, une “boule à cris”. En dernière instance, avant de s’embarquer sur un bateau ivre, l’artiste “normal” vérifie bien qu’il possède son billet de retour. Artaud, lui, n’a pas le luxe de l’alternative.

Itzhak Goldberg