Gromaire résiste à Roubaix
« L’exposition Gromaire a ouvert le 13 mars pour un vernissage fantôme réunissant, pour la forme, celles et ceux qui avaient effectivement contribué à la réalisation de cette nouvelle saison de La Piscine. Le lendemain soir, le musée était fermé pour une durée totalement indéterminée », raconte Bruno Gaudichon, le maître du lieu. Au cours de la matinée de la même journée on a pu assister à un événement surréaliste. Une dizaine de journalistes parisiens et belges, courageux ou inconscients, suivent Gaudichon qui, imperturbable, commente patiemment le parcours de la manifestation. Une seule anomalie : de temps à autre, il laisse la place à Alice Massé, co-commissaire, afin de pouvoir répondre aux appels téléphoniques qui annoncent des restrictions, puis la fermeture du musée. Difficile, dans ces conditions insolites de parler de l’exposition en faisant abstraction d’une réalité que l’on sait depuis tragique. Difficile, mais indispensable car, à sa façon, la culture n’est pas moins vitale que le secteur économique. En parler est d’autant plus important que, selon les organisateurs, l’exposition consacrée à Marcel Gromaire est un rendez-vous essentiel pour La Piscine. Originaire du Nord, l’artiste n’avait pas fait l’objet d’une telle rétrospective depuis des années, notamment dans sa région d’origine où il a gardé une importante aura. Son engagement dans les réflexions politiques de sa génération rejoint l’une des préoccupations du musée, dont témoignent la rétrospective Fougeron et la présentation de L’Homme au mouton de Picasso. De plus, Gromaire n’avait jamais été absent de Roubaix, car sa toile monumentale, L’Abolition de l’esclavage (1950), composée par lui en hommage à Victor Schoelcher, accueille le visiteur à l’entrée du musée. L’œuvre est accompagnée de cinq études préparatoires offertes par le fils de l’artiste. Puis, on découvre l’ensemble -environ 150 dessins, peintures, tapisseries - qui vise à situer les sources de l’artiste. Formé à Paris à une période encore dominée par le cubisme, Gromaire, à l’image de Léger qu’il admire, élabore un style personnel que l’on peut qualifier de réalisme synthétique, en géométrisant les figures humaines à l’aide de formes architecturées et schématisées. Les formes, transformées et agrandies, renforcées et éclaircies, aboutissent à une condensation picturale qui impose sa puissance sans aucune médiation. Les personnages, comme les bâtisses du fond, ont des couleurs sombres, à dominante brune ou ocre. Les thèmes traités sont d’inspiration populaire, ce qui dénote des préoccupations sociales et humanitaires. C’est un monde rude de travailleurs comme le montre l’imposant Marché de Wazemmes, 1914 ou Les Terrassiers, 1927. Gromaire s’intéresse ainsi avant tout au milieu populaire - Le Dimanche en banlieue, 1927 - sans oublier les paysans Orage sur le blé́, 1938. On songe à l’expressionnisme belge - avant tout à Permeke – mais moins tourmenté, moins agressif, plus terrien que celui qui est pratiqué en Flandre Cependant, l’œuvre la plus célèbre réalisée par l’artiste est La Guerre (1925). Gromaire a peint ce tableau sept ans après la fin de la guerre, avec la distance d’une vision rétrospective fondée sur sa propre expérience d’ancien combattant. Il y représente cinq soldats casqués, engoncés dans des manteaux-cuirasses, assis dans une tranchée. Ces robots, aux reflets métalliques, forment un monument à la mémoire de ses compagnons. Enfin, isolées, une quantité importante de gravures, conservent la puissance sculpturale de la peinture. Plongé dans l’incertitude totale, le musée, à l’image de L’élégance de la force, titre de l’exposition, ne renonce pas à l’espoir. Itzhak Goldberg Marcel Gromaire (1892-1971) : L’élégance de la force, La Piscine, Roubaix.