Cueco en jeune peintre engagé
Avec son bel hommage à Cueco le Musée de l’Abbaye Sainte Croix n’a pas fait dans la facilité. La manifestation propose un parcours chronologique qui démarre avec ses tout premiers travaux et s’achève au début des années soixante-dix. Tâche difficile car non seulement l’artiste pose clairement la question à quoi sert la peinture mais encore son trajet n’a rien d’un long fleuve tranquille : il se réinvente sans cesse. Ainsi, à son arrivée à Paris (1951), le peintre exécute des natures mortes dans la veine post cubiste colorée, rarement montrées. Puis, un nouveau sujet, le paysage, fait son apparition. Mais, outre l’importance que l’image de la nature occupera dans la production picturale de l’artiste, avec les trois Rivière (1963-4), Cueco fait appel pour la première fois à la technique sérielle. Chez lui, toutefois, la série ne se limite pas à une étude des formes pures mais propose une narration à l’instar de la bande dessinée ou du cinéma. C’est plutôt le terme de séquence qui correspondrait mieux à De la salle de bain à la rivière (1965-1967), « découpée en douze petites saynètes…qui déclinent le même motif - un corps de femme dans une baignoire - dans un camaïeu de vert » écrit la directrice du musée Gaëlle Rageot. Le format de cette toile et sa couleur ne doivent rien au hasard ; elle fait partie de la Salle Verte du Salon de la Jeune Peinture, lieu hautement politique et dont l’un des dirigeants est Cueco. Chacun des membres du comité et du jury s’astreignait à peindre un tableau de 2X2 m en n’utilisant que la couleur verte, quel qu’en soit le sujet. Ce “monochrome figuratif et collectif”, est à la fois une vision dérisoire de l’avant-garde et de la création individuelle. Désormais, l’œuvre de Cueco oscille entre l’histoire de l’art et un regard critique, lucide et ironique, sur la société. Sans une véritable ligne de démarcation, car quand il rend hommage respectueusement irrévérencieux à la Danaé de Rembrandt, il la déménage dans un HLM. Cependant, c’est l’oeuvre aux accents politiques de Cueco, « Les Hommes Rouges », qui se trouve au cœur de l’exposition. Nés des événements de 1968, ces personnages ou ces silhouettes dont Les Sables d’Olonne possèdent La Rue (1969), sont des anonymes qui tentent de se libérer du carcan imposé par la rigidité de l’ordre social. Virevoltants, parfois flottants ou tête à l’envers, jamais isolés, ils forment une foule ou pour employer un titre de Cueco, une Muette (1968-1970). Rien de didactique ici : « j’ai tenté de montrer le désordre comme un ordre, la violence comme nécessité détestable et jubilatoire », déclare-t-il. Stylisés, réduits à des contours nets et à une couleur vive, Les Homme Rouges sont le résultat d’une élaboration plastique qui n’a rien à envier aux images de la mouvance du Pop-Art. D’ailleurs, dans un patio en verre, trône une installation monumentale et dynamique, composée de personnages en contreplaqué découpé, tous pratiquement hors sol. Cette Grande Manifestation (1969-1970), a été présentée dans The World Goes Pop à la Tate Modern de Londres en 2015. Mais on le sait, on n’est jamais prophète en son pays.
Itzhak Goldberg