Aucune réflexion sur le tissage ne peut éviter la métaphore. Cette activité renvoie immédiatement à l’idée de la création. Création humaine où le geste de l’artiste, le lien ombilical entre lui et l’oeuvre, se voit rapproché du comportement de l’araignée : l’un et l’autre tissent leur toile, tantôt pour capturer les proies, tantôt pour capturer l’attention du spectateur. Aucun texte qui traite du tissage ne peut échapper à la légende. C’est que l’on retrouve sa trace tout au long de la mythologie. Les Parques tiennent entre leurs mains les fils de la destinée humaine, Pénélope, avec son tissage fait le jour, défait la nuit, symbolise le rythme vital, la dynamique de l’éternel retour, Arachné, la jeune fille qui défia Athéna par ses talents artistiques et qui fut métamorphosée en araignée, Ariane, avec son fil pour guider…Une remarque s’impose immédiatement. Presque sans exclusion, ce sont des personnages féminins qu’on associe à ce procédé, comme si depuis toujours le tissage et la femme étaient inséparables.

Quoi qu’il en soit, mythe, métaphore, langage…toute la richesse sémantique qui accompagne le tissage traduit l’importance qu’il joue dans l’imagination et la spéculation de l’homme. Le poids symbolique qu’on lui accorde ferait presque oublier qu’il s’agit, avant tout, d’une technique aux fins utilitaires. Nouer et croiser des fils selon des traditions transmises d’une génération à l’autre restent des gestes dénués de toute spontanéité artistique. Considéré comme activité artisanale, le tissage accède, dans le meilleur des cas, au rang des arts mineurs. Mais, on le sait, la valorisation des arts décoratifs au 20e siècle, leur proximité avec les nouveaux systèmes picturaux, le statut de modèle même qu’ils acquièrent, expliquent le fait que les différentes formes du tressage, qui vont du tissage à la tapisserie, deviennent des sources d’inspiration pour tous les acteurs de la modernité. Certes, on pourrait objecter que les artistes ne font qu’appliquer les principes traditionnels du tissage. Le résultat, toutefois, “n’est pas comme un simple ouvrage de tricot, où chaque maille est soigneusement régulière et tend à la perfection” ; les mailles ici sont “totalement irrégulières, intégrant les trous et les inégalités du geste comme élément constitutif du “tissu""1 Cette technique, peut-on dire, cherche à se dessaisir de sa technicité et à interroger, autant que le matériau, le fondement même du geste de son auteur. L’aspect automatique, réglé, étroitement surveillé, du tissage, la quête d’une oeuvre parfaite, laissent leur place à une pratique expérimentale, pragmatique, qui se situe à l’écart de cette tradition. Tout se passe comme si les artistes cherchaient à s’approprier un savoir-faire pour mieux le trahir par la suite. La liberté prise avec les apparences traditionnelles des matières tissées, les composants inhabituels que les artistes emploient dans leurs travaux, les écarts successifs qui séparent le résultat final de nos habitudes visuelles, permettent à cette discipline une réflexion permanente sur les pratiques esthétiques récentes. Chez Marinette Cueco, par exemple, les différents degrés d’ouverture sur l’espace, les zones d’opacité relative varient tout au long de ses “tableaux” constitués de fibres végétales. Chaque élément offre une double face différente, une version singulière et unique du “carré magique”, au rythme et aux vibrations variables. Ainsi, certains travaux proposent une trame presque régulière, des lignes droites ou obliques, des interstices plus ou moins larges. D’autres sont réalisés à partir des fibres isolées, décimées, qui vaquent à la recherche de leurs semblables. Ailleurs, avec Anne Laval, l’oeuvre définitive, faite de fils de cuivre, est un réseau de nœuds, de boucles et autres entrelacs, qui apparaissent tantôt isolés, tantôt réunis et qui échappent à l’harmonie répétitive caractéristique du tissage. Ailleurs encore Laurent Selmes rythme les surfaces de ses travaux en alternant des lignes dessinées et des fils cousus quand Tae Gon Kim exécute des robes rigidifiées et éclairées de l’intérieur, des sculptures fantômes. Si le tissage établit un rapport nouveau avec les composants de la nature, il participe aussi à la remise en question des domaines artistiques plus classiques. Tous les domaines, car “tableau”, sculpture ou installation, les qualités élastiques de cette matière font qu’elle ignore les contraintes de genre. Plus important, à partir des années 60, le tissu est étudié non plus comme un support pour des images mais comme une texture. Constitué à partir d’une prolifération de mailles distinctes, il est à la fois oeuvre et démonstration de son propre processus de création, forme et geste, figure et fonction. Son mode de fabrication, le faire-défaire (voir Pénélope), lui permet des allers-retours, de nouveaux départs, des ramifications imprévisibles. Le paradoxe est frappant car le tissage paye son droit d’admission dans le cénacle de l’art contemporain uniquement quand il renie, au moins en partie, ses principes fondamentaux. Ainsi, on y trouve pêle-mêle le geste subjectif, le motif irrégulier, la discontinuité, le rythme déprogrammé, le désordre qui touche au chaotique, le non-fini, la matière éphémère ou instable, bref tout l’univers domestique et rassurant, parfaitement dominé dans le passé, se voit bouleversé. Par le juste retour des choses, les tissus trouvent leur place dans la production picturale. Ainsi, chez Jean-Pierre Schneider il ne reste de La maîtresse de Baudelaire du 5 août qu’un habit somptueux. Enfin, la Double toile blanche dans un lieu de Marc Ronet, cette représentation tautologique rappelle au spectateur que sous les couches de couleur se cache la matière sur laquelle, depuis cinq siècles, se fait la peinture.