Le « Talisman » de Paul Sérusier, Une prophétie de la couleur, Musée d’Orsay, 29 janvier-2 juin Talisman ? On doit ce terme religieux, qui pénètre dans le domaine artistique en 1888, à la confrérie des jeunes artistes pour lesquels l’esthétique avait un caractère initiatique et sacré, les Nabis. L’objet-fétiche, peint à Pont-Aven par Sérusier - sur un panneau et non sur le fond d’une boîte de cigares, comme le veut la légende - représente un paysage informel, aux couleurs pures, posées en aplat. L’œuvre aurait été produite sous la “dictée” du maître admiré, Gauguin. Maurice Denis, porte-parole du groupe, raconte l’épisode : “Comment voyez-vous cet arbre, avait dit Gauguin devant un coin du Bois d’Amour : il est vert ? Mettez-donc du vert, le plus beau vert de votre palette ; - et cette ombre, plutôt bleue ? Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible.” L’idée de l’autonomie chromatique sera retenue et développée par Sérusier : “le vert est l’ami du violet, fait alliance avec le rouge et flatte l’orangé, câline l’outremer et le jaune dont il est issu”, écrit-il. Selon le musée « L’observation de l’œuvre en réflectographie infrarouge prouve qu’aucun dessin sous-jacent n’a été réalisé pour esquisser la composition. Aucune couche préparatoire n’a par ailleurs été appliquée pour garantir la bonne adhérence des pigments ». Bref, une oeuvre spontanée. A son retour à Paris, le peintre présente le tableau comme le manifeste de la nouvelle peinture. Les premiers “convertis” sont Pierre Bonnard, Paul Ranson, Henri-Gabriel Ibels, Georges Lacombe puis Edouard Vuillard et Ker-Xavier Roussel. Ils sont rejoints plus tard par quelques artistes étrangers : le Hollandais Jan Verkade, le Hongrois Joseph Rippl Ronaï, le Suisse Félix Vallotton. Les membres du groupe, très jeunes, très liés (certains se retrouvaient sur les bancs du lycée Condorcet) s’entourent de mystère, s’inventent des rites obscurs où voisinent l’humour et l’esprit spiritualiste typique de la fin du siècle. L’atelier de Ranson où ils se retrouvent les samedis soir, parfois dans des costumes fantaisistes, est nommé le Temple. Leur correspondance fait appel aux nombreuses expressions issues des écrits théosophiques. Chaque Nabi reçoit un surnom secret. La barbe rousse de Sérusier lui vaut le surnom de Nabi à la barbe rutilante, Bonnard, fasciné par l’art japonais, est le Nabi très japonard, Maurice Denis, un chrétien fervent, devient le Nabi aux belles icônes. Les Nabis y trouvent un mélange stimulant d’influences allant du japonisme à la peinture d’enseigne, de l’art primitif aux vitraux. La liberté prise vis-à-vis des contraintes traditionnelles de l’imitation permettra également aux Nabis de développer l’idée d’un art décoratif et symbolique. Cette exploration aboutira à l’énoncé désormais célèbre de Maurice Denis : “se rappeler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées”. Cette définition sera, on le sait, le credo de la future abstraction. L’idée de la non-figuration qui s’y trouve en germe ne saurait s’appliquer sans réserve aux Nabis. Proches du Symbolisme, les Nabis cherchent des équivalents plastiques des émotions ou des idées sans exclure nécessairement la figure. Cependant, l’importance accordée à l’aspect décoratif, le maniement souple des lignes et des couleurs pures sont loin du réalisme académique et de la description servile. A Orsay, Sérusier sera accompagné par l’ensemble des Nabis. Leur aventure dure une dizaine d’années. Ils exposent régulièrement en groupe chez le marchand Le Barc de Bouteville puis chez Ambroise Vollard. Vers 1900, Maurice Denis les réunit une dernière fois dans un portrait collectif, dont le titre résonne comme une passation des pouvoirs : Hommage à Cézanne. Le groupe se dissout, sans conflit, au tournant du siècle, chacun des artistes suivant désormais son chemin. Cézanne, le cubisme, l’abstraction seront les noms des nouveaux apôtres de la modernité. “Nous nous sommes trouvés en quelque sorte suspendus dans l’air”, dit Bonnard. Suspendus, peut-être, mais avec quelle légèreté !
PS Il ne vous reste que quelques jours pour voir l’exposition organisée à La Piscine, ce beau musée de Roubaix, Picasso, l’homme au mouton. Cette oeuvre majeure, réalisée par le maître espagnol, est un véritable monument public dédié à la paix qui garde encore toute sa puissance.
Itzhak Goldberg