Jean-Pierre Schneider jusqu’au 31 mars, Arsenal, Dreux, tél 02 37 50 18 61, http/www.dreux.com/artsenal
Il faut aller à Dreux. L’exposition à Arsenal, ce bel et étrange bâtiment qui sert de centre d’art, permet de prendre la mesure de l’œuvre de Jean-Pierre Schneider. Littéralement, car l’endroit est spacieux et les toiles de l’artiste de taille importante y respirent véritablement. Une rétrospective ? Pas vraiment, plutôt une occasion de se familiariser avec ses thèmes, issus de registres différents, parfois déroutants par le mélange de banalité et d’étrangeté. Sans avoir recours explicitement à la technique sérielle, l’artiste exploite les rapports entre thème et variations, reprend systématiquement ses sujets, comme pour approfondir sa perception. Effort qui laisse apparaître le lent travail de composition, la fragilité de chaque “solution” et ses ajustements.
Parfois, Schneider s’inspire directement d’une œuvre immédiatement reconnaissable, comme c’est le cas ici avec l’Olympia de Manet. Chez lui, toutefois, l’attention se déplace sur la servante noire – d’ailleurs le titre de la série est Servante. Changement qui modifie simultanément la composition plastique du tableau et son sens. Le regard qui s’est dirigé vers le centre de la toile chez Manet se voit dérouté sur le côté, l’attention se déplace vers la marge. Une façon de nous rappeler qu’une réinterprétation n’est jamais une reprise mais toujours une traduction, voire une métamorphose. Ailleurs, c’est le corps qui est mis en évidence. Les Nageurs, des figures transparentes, flottantes dans un milieu aquatique, font apparaître clairement un bras qui émerge et qui avance. Le corps ou plutôt le geste, car Schneider cherche ce moment miraculeux, l’entre-deux, qui suggère plus qu’il ne montre. C’est sans doute avec A bout portant, des balançoires à peine esquissées qu’il atteint cet équilibre précaire et momentané dans toute sa fragilité. Suspendues à l’horizontal, ce sont aussi des passerelles, des traversées entre deux coordonnées dans l’espace. Ailleurs encore, des toiles immenses, au format vertical, accentue la sensation de la chute d’eau (Les Chutes de mai) et d’autres, horizontales, s’ouvrent sur un paysage déserté étendu (Les Grandes Terres). Horizontalité, verticalité…en réalité, tout laisse à penser que les sujets, sans être de simples prétextes, se plient au désir du peintre de décliner des formes dans l’espace, de tracer des lignes sur la surface, de jongler avec les volumes (le plus souvent absents car c’est une œuvre dominée par la légèreté), d’atteindre une géométrie tremblante. Figurative, l’œuvre ne raconte pas des histoires, car cette figuration, dit Schneider, a connu « la grande démonstration de l’abstraction : la peinture ce n’est pas simplement le sujet, on enlève le sujet et la peinture existe quand même…je me sens donc absolument libre par rapport à tout cela et notamment libre de reprendre la figure et de la confronter à l’abstraction ». Dans cette confrontation face au territoire du réel, face à l’espace fonctionnel, l’artiste invente des lieux de l’imaginaire, des terrains vagues pour déambulation poétique. Les gestes rapides du pinceau forment des lignes et des taches, des traces et des masses, d’où se dégagent miraculeusement des objets concrets ou des formes pures. Entre question posée et solution proposée, ni tout à fait doute, ni complètement certitude, ce sont des apparitions laissées en suspens, mais pour toujours.
Itzhak Goldberg
Echouer Toucher accidentellement le rivage et s’y immobiliser en parlant d’un navire, 2 3