Draperie - tissu ample disposé de manière à retomber en plis harmonieux, dit le dictionnaire. Tissus, plis, harmonieux, sont les termes que la représentation de la draperie évoque dans le domaine artistique et qui ne sont pas absents à Lyon. Le visiteur est accueilli par une belle sculpture classique, Deinoménès d’Argos, une femme à moitié allongée, vêtue d’une robe qui épouse le corps et dont les nombreux plis sont rendus avec une extraordinaire virtuosité. Le choix est d’autant plus pertinent qu’en sculpture, c’est du moins le rêve qui s’est forgé dans l’imaginaire occidental depuis l’antiquité grecque, qui privilégie la perfection physique, le corps est nu. Idéal de beauté ou objet érotique, il dévoile ses proportions parfaites et laisse apparaître la maestria de son créateur. Pygmalion ou Hercule, ils offrent tous leur glorieuse nudité au spectateur. En réalité, cette image est fausse, car, dans de nombreux cas, les corps sculptés portaient des vêtements. Tantôt enveloppe, tantôt attribut, les habits permettaient une lecture plus complète des personnages et de leur société. Cependant, si d’autres sculptures sont proposées à l’exposition, c’est le dessin qui prédomine ici. Les commissaires de l’exposition, Sylvie Ramond, directrice du musée et Éric Pagliano avancent qu’ils ont cherché : « à penser le drapé non pas dans sa forme achevée, mais plutôt en mettant l’accent sur sa forme en cours d’élaboration ». Pour ce faire, sont déclinées les techniques vouées à révéler la beauté du corps sous la légèreté de la matière. C’est probablement le terme de disjonction qui caractérise le mieux l’ensemble des pratiques d’atelier où les artistes traitent séparément le corps et le vêtement. Corps ou son substitut car souvent il s’agissait d’un mannequin de bois ou de métal, de petites figurines sur lesquels sont ajustés des drapés (Auguste-Barthélemy Glaise, Étude de figure drapée assise, d’après un mannequin, 1850 ou le magnifique dessin préparatoire pour une sibylle de la chapelle Sixtine par Michel-Ange, 1508-1509). Dans d’autres cas, ce sont des modèles vivants, des figures tracées sommairement, qui jouent le même rôle, celui d’un support aidant à obtenir une imitation parfaite de la draperie. Mais mannequin ou modèle vivant - il est parfois difficile de faire la distinction - les artistes n’oublient jamais que “le premier effet des draperies est de faire connaître ce qu’elles couvrent, et principalement le nu des figures…en sorte que le caractère extérieur des personnages et la justesse des proportions s’y rencontrent (Roger de Piles, Cours de peinture par principe, 1708). Ce procédé est illustré par le chapitre qui réunit les travaux de Gustave Moreau pour Salomé dansant devant Hérode (1874). Le dessin préparatoire, met en place une figure schématisée, vêtue d’une draperie à peine tracée. Avec la toile définitive, cette étoffe flottante et transparente, occupe pratiquement le cœur de l’œuvre. D’autres artistes réalisent des fragments d’un vêtement en accordant une attention particulière à la distribution de la lumière qui anime les plis - l’exceptionnel Pan de draperie d’Albrecht Dürer (1508). Toutefois, avant le 20e siècle, il était impensable de concevoir les vêtements isolés du corps, d’en faire un véritable sujet de l’œuvre. Tout au plus, pendant la période baroque, les habits furent dotés d’un rôle supplémentaire, celui d’accompagner ou même susciter les effets dynamiques recherchés chez les personnages (Le Bernin, Saint drapé tenant un livre, 1647). La nouveauté introduite par la modernité est l’émancipation du pli ; un exemple parmi d’autres dans la section nommée « Drapés sans corps », est l’œuvre de Robert Morris (Sans titre, 1976). Le feutre, accroché au mur, se transforme en une coulée qui s’affaisse sur le sol. A la différence du passé, le travail de l’artiste américain ne tend pas à apprivoiser les matériaux mais au contraire à les laisser parler à travers les forces qui agissent naturellement sur eux. Plus statique, Achrome (1958) de Piero Manzoni, est une peinture-sculpture, réalisée avec une argile blanche, qui forme une surface plissée et pétrifiée. Ailleurs, Première façon de mettre les draps (1968), ce titre tautologique résume parfaitement l’œuvre trop littérale de Luciano Fabro, un drap de taille importante accroché à un châssis. En faisant le choix astucieux d’éviter une articulation véritablement chronologique, le parcours offre parfois des juxtapositions étonnantes. Ainsi, à côté d’une salle réunissant des femmes orientales entièrement drapées, photographiées par Gaëtan Gatian de Clérambault (1918-1919), le spectateur découvre d’autres clichés, ceux réalisés par Zineb Sedira en 2000, Autoportraits de la Vierge Marie. Ces images évanescentes, voilées, qui jouent sur l’identité sont une excursion très timide dans le domaine sociétale de la manifestation lyonnaise. Pour finir, une ouverture originale : les extraits des chorégraphies filmées. Celle d’Anna Halprin (Parades et Changes, 1965), de splendides envolées de draperies aux couleurs variées, forment un véritable festival virevoltant.

Itzhak Goldberg