Peu de choses, le dessin ? Une ligne presque immatérielle qui traverse une feuille blanche, une trace ténue qui sillonne une toile, une simple ébauche en attente d’une œuvre aboutie, en quelque sorte l’arte povera de l’art ? La richesse de cette technique prouve tout le contraire, d’autant plus que le développement des pratiques récentes semble résister à la distinction traditionnelle entre esquisse, dessin ou peinture. De fait, dans le passé, le dessin était considéré comme un travail préparatoire à la réalisation du tableau. Subordonné au résultat définitif, à l’œuvre accomplie, il ne quittait pas l’atelier. Remarquons que cette position discrète laissait au dessin une liberté, une spontanéité que la peinture, soumise davantage aux règles, ne permettait pas. De nos jours, toutefois : « le geste créateur, qui traditionnellement s’effaçait devant l’œuvre finie qu’était la peinture, tend à accéder à la visibilité et à conquérir son indépendance », écrit l’historien de l’art Dominique Clévenot. On connaît la phrase de Matisse — « le dessin au trait est la traduction la plus directe et la plus pure de l’émotion ». Une phrase qui n’a rien d’étonnant venant d’un peintre pour qui l’essentiel est de « rechercher le désir de la ligne, le point où elle veut entrer ou mourir, et aussi toujours s’assurer de sa source1 ». De fait, le côté troublant de la ligne, son va et vient, sa capacité d’épouser un mouvement témoignent de son aptitude à inscrire directement le plaisir de l’artiste. Soyons précis. La ligne ne fait pas toujours des folies. Se transformant en contour qui emprisonne la forme, elle se rigidifie et perd sa désinvolture. “La ligne c’est la limite », disait Delaunay. Plus souvent toutefois, les lignes participent à un répertoire étonnant. Le corps, le paysage, la déambulation dans l’espace seront ainsi abordés tour à tour ; tantôt traces physiques sur divers supports, tantôt projections mentales. Dictées par le dynamisme de la main, d’un mouvement volontaire, elles se dilatent et se dispersent sur le support ou encore s’épanouissent à la surface de la page. Ailleurs, elles se nouent et laissent deviner des forces en gestation, une tension qui ne se relâche jamais. Le « geste cheminatoire » (Michel de Certeau) décrit parfaitement cet enregistrement de l’énergie canalisée ou, au contraire, de son jaillissement. Quand l’image se fait tracé, c’est la réussite de cette opération, de cette métamorphose qui cristallise le dessin ou le dessein. Mais, surtout, il en va pour le dessin comme pour les esquisses qui, écrit Diderot : « ont communément un feu que le tableau n’a pas ».
Point à la ligne
Le dessin et la ligne