Le rétro futurisme de Nicolas Schöffer
Dream machines ou « Rêver à domicile », le titre de l’un des chapitres de la rétrospective de Nicolas Schöffer, aurait pu être celui de l’exposition entière. Ces machines à rêver incarnent la fascination de l’artiste pour l’écran cathodique. Fabriquées en 1968 – une date symbolique - les Lumino sont des boîtes à écran animé par des lampes à variateur, dont le rythme peut être modifié par le propriétaire. Vendues par Philips en France – presque 1500 écoulées – elles sont censées avoir un effet soporifique grâce à des teintes douces et à des glissements lents. Ce dispositif psychédélique, inventé par Schöffer, reste relativement anecdotique dans sa production plastique. Il n’en est pas moins emblématique de l’importance que ce dernier accorde à l’art et à son impact psychologique. Rien d’exceptionnel dans cette croyance. On est dans les années soixante, et l’idée de l’art interactif, affectant tous les aspects de la vie, est partagée par de nombreux créateurs. Ces artistes-ingénieurs, pour lesquels la surface du tableau ne suffit plus, se servent des nouvelles technologies et entrent dans l’ère de la “polymatérialité”. Avec Schöffer, la sculpture tente sa transgression, la matière se dissout en lumière. Lui, il cherche : « à se débarrasser de l’objet, pour ne conserver que l’ombre et le miroitement » (catalogue). Le parcours chronologique présente ces œuvres cybernétiques, sonores et mobiles, pour lesquelles l’artiste va employer dès 1948 le terme de spatiodynamisme. Les sculptures et les maquettes, accompagnées d’une riche et précise documentation, reconstituent parfaitement, grâce à une belle scénographie, l’esprit de cette période. Rapidement, Schöffer, se liant à l’architecte Claude Parent, entame un dialogue avec l’espace urbain. En 1955, il réalise à Paris la première sculpture multimédia interactive ; sonorisée par une composition en temps réel à partir de bandes magnétiques de Pierre Henry, elle fonctionnera tout l’été 1955. L’artiste est ambitieux – mais pas plus que Le Corbusier – avec son plan pour une ville tridimensionnelle : verticale pour travailler, horizontale pour se reposer, courbe pour l’euphorie et les loisirs. D’autres projets, comme la célèbre Tour Lumière Cybernétique, d’une hauteur vertigineuse de plus de 300 mètres, prévue pour le quartier de la Défense, ne verra jamais le jour. Puis, vient la section « Sculpture-Spectacle », la partie de l’œuvre qui a fait de Schöffer pratiquement une star dont les images se trouvent sur les couvertures de revues comme Paris Match. Les sculptures se transforment en «peintures», des écrans sur lesquels viennent se projeter des faisceaux colorés. Ailleurs, ce sont les « Théâtres d’ombres », reflets changeants de ses travaux en mouvement, qui participent à la chorégraphie de Béjart. Œuvre visionnaire ? Sans doute. Malgré quelques digressions kitsch, la production protéiforme de Schöffer illustre parfaitement un monde d’avant-crise, où l’avenir radieux se dessinait encore avec les couleurs chatoyantes de l’arc en ciel. Un temps où les artistes espéraient faire accéder la société technologique à sa dimension poétique. Mais c’était avant.
Itzhak Goldberg
Nicolas Schöffer, Rétrospective, jusqu’au 20 mai, LaM, Lille.