La rencontre entre Afrique et Martinique
Classée monument historique, l’Habitation Clément, appellation qui désigne aux Antilles françaises un ensemble regroupant domaine agricole et bâtiments domestiques, est un lieu de mémoire. La Fondation, qui porte le même nom, s’est donné le rôle non seulement de sauvegarder le passé mais, pour éviter sa « pétrification », de le mettre en regard avec le présent. Pour ce faire, elle s’est dotée d’un bâtiment dessiné par l’architecte Bernard Reichen avec des salles d’exposition et une impressionnante bibliothèque de 10 000 ouvrages sur la Martinique et les Caraïbes. Le tout est situé dans un parc de sculptures, qui ne cesse de grandir grâce à une politique d’acquisition menée par le propriétaire du lieu, Bernard Hayot. On peut toutefois préférer aux incontournables Daniel Buren et Bernard Venet les beaux travaux de Luz Severino (Avançons tous ensemble, 2011) ou, de la même année, Jusqu’à l’ombre, Chêne, de Christian Lapie. Quoi qu’il en soit, l’exposition « Afrique, artistes d’hier et d’aujourd’hui » illustre parfaitement l’effort engagé pour rappeler l’histoire de l’île. De fait, on oublie parfois que La Martinique a reçu, entre le milieu du XVII° siècle et le premier quart du XIX° siècle, une population d’esclaves comprise entre 145.000 et 179.000 individus. Même si la manifestation – et on le regrette – n’établit pas de véritables liens entre la culture africaine et la culture locale, elle permet de prendre connaissance d’une tradition artistique d’une importance capitale. Il faut toutefois admettre que pour faire une carrière artistique en Martinique, il vaut mieux s’exiler : le Frac, seul autre lieu important dédié à l’art contemporain sur l’île, a été dissout en 2008. Ici, la qualité exceptionnelle des œuvres anciennes est garantie par leur provenance : le musée parisien Dapper, fermé en 2017, qui pendant de longues années, a enchanté les spectateurs par ses formidables présentations. Les travaux choisis par sa directrice, Christiane Falgayrettes-Leveau, retrouvent ici tout leur éclat. L’articulation en plusieurs sections - Présence des esprits, Agir sur le monde, Humain/Animal, Mythes et Histoires - cherche à démontrer que ces œuvres – reliquaires, boucliers, bijoux, insignes - ont été en même temps des objets fédérateurs de toute la vie sociale. Pour « communiquer avec les esprits, protéger, guérir, annoncer une naissance, une prise de pouvoir, des funérailles ou accompagner une initiation », ces statuettes et ces masques, ces fétiches et ces totems ont été présents à chaque moment. Un exemple parmi d’autres est la représentation d’animaux : les panthères ou les serpents stylisés, que l’on peut trouver dessinés sur la peau ou comme ornement des coiffures, sont à l’origine de nombreux mythes de la création de l’univers. Le mérite de l’exposition est de ne pas envisager l’art du continent africain comme un tout indifférencié. En évitant ce raccourci géographique, on constate la diversité des œuvres issues de l’Afrique subsaharienne, qui divergent selon les pays, voire les tribus et leurs traditions spécifiques. A l’étage inférieur de la Fondation, ce sont les créateurs contemporains qui s’expriment. Si les travaux n’ont plus la même aura, les liens avec la société se maintiennent. C’est même probablement le point commun entre ces artistes dont les styles varient. Sans surprise, les préoccupations principales en partage sont l’histoire coloniale, la ségrégation et l’esclavage. L’esclavage mais aussi les hommes qui ont lutté pour son abolition ; à l’entrée, une sculpture de Toussaint Louverture par Ousmane Sow (2013). Un double hommage : au « père » de la « première République libre noire » - Haïti - mais aussi à l’artiste africain le plus connu en France, décédé en 2017. Une autre « vedette », à la réputation mondiale, Chéri Samba, montre toute la complexité de l’inscription de la création récente dans l’histoire de la civilisation africaine. « La référence à la tradition, à écouter les artistes eux-mêmes, ne relève pas tant d’un sentiment patrimonial et figé de celle-ci, que de sa dynamique, de son usage, permettant des croisements entre traditions et pratiques contemporaines, fût-ce au prix de conflits, de contradictions », écrivent justement Christophe Domino et André Magnin. (L’Art africain contemporain, Scala, 2005). Ainsi, dans Hommage aux anciens créateurs, 1999, Samba adopte une approche ironique. Endossant le rôle d’animateur de télévision, il présente au public des objets qui semblent être des échantillons stéréotypés de l’art africain, des artefacts « génériques » au service de l’œil occidental. Ailleurs, le passé ressurgit et rappelle que la magie n’est jamais absente d’une œuvre d’art, même dans une société devenue plus séculaire. Si le diptyque The Woman of Magic Power d’Ouattara Watts (1989) figure des objets de culte, l’œuvre impressionnante de Barthélémy Toguo, La Souffre des offrandes, 2010, montre un rituel étrange où deux mains tournées vers le spectateur, sont comme traversées par un flux mystérieux qui les illumine. Ailleurs encore, les photographies « recyclées » de Sam Nhlengethwa, des évènements violents de l’apartheid, nous ramènent à la réalité. Entre passé et présent, difficulté et espoir, le parcours proposé par la Fondation Clément n’est jamais loin de l’image complexe de la société africaine.
Itzhak Goldberg