Issues de la collection du Whitney Museum, les œuvres du Pop Art permettent quelques découvertes intéressantes.

Il est astucieux de commencer une exposition du Pop- Art avec Jaspers Johns et Robert Rauschenberg. Même si les deux artistes n’acceptaient pas vraiment d’être assimilés à ce mouvement, ils marquent clairement une rupture avec l’expressionnisme abstrait, considéré comme une approche détachée de la réalité. Ainsi, Johns, avec ses objets quotidiens refaits, dans la lignée des ready-made duchampiens, et Rauschenberg, avec ses combine paintings, où les objets s’incrustent et font volume, s’introduisent dans « l’intervalle entre l’art et la vie ». Les autres créateurs de la même génération nourrissent leur iconographie à partir des « choses » les plus ordinaires, les plus vulgaires, les plus «populaires» – produits de supermarché, voitures, pin-up… bref, les signes les plus visibles du grand rêve américain. Signes, car leurs œuvres mettent en scène logos et empaquetages, accordant leur préférence au contenant plutôt qu’au contenu. Tout se passe comme si le monde s’arrêtait à cette couche «ultramince» qui, «comme enveloppe, écran, masque […], vaut pour ce qu’elle cache, protège et cependant désigne» (Roland Barthes). Les travaux présentés ici proviennent tous du Whitney Museum à New-York. En toute logique car, même si le Pop Art ne s’arrête pas aux frontières des Etats-Unis, ces représentations, devenues universelles, célébrées par la littérature et surtout par le cinéma, gardent un ancrage américain. Recyclant des images existantes qui ont déjà fait leurs preuves, les oeuvres du pop art sont des lieux communs où l’objet singulier (visage de Marilyn, bouteille de Coca-Cola) devient générique, où le trop-plein du familier atteint le point limite de l’anonymat. Ces symboles imagés, amplifiés à l’extrême, multipliés à l’infini, ont défié la publicité sur son propre terrain. Rappelons que, pour la plupart, ces artistes sont issus du monde de la publicité. Monuments érigés à la gloire (?) de la société de consommation, ce répertoire de la quotidienneté, ces clichés de clichés gardent néanmoins leur pouvoir de fascination. Marchandises, mais aussi fétiches, idoles, icônes… Des «objets» qui, tout en signalant la réalité la plus triviale, la transcendent. Vu la quantité limitée des œuvres, la manifestation propose de petits ensembles monographiques. Le premier est celui d’une des vedettes incontestables du Pop-Art : Roy Lichtenstein. Dans son cas, outre la trivialité des thèmes, tirés souvent de la bande dessinée, condensés, simplifiés et stylisés au point de devenir des schémas (Girl in window, 1963), c’est sa technique qui frappe. De fait, les images de Lichtenstein se transforment et deviennent progressivement la plus impersonnelle, grâce au procédé industriel de l’imprimerie. Les points qui forment le fond, sont désormais appliqués au pochoir, comme une trame sur laquelle s’étale le dessin. Tout détail est exclu, la matière et la texture sont absentes, le contraste chromatique entre les couleurs saturées est souligné par des contours noirs. Lichtenstein déclare que toutes les sensations que l’on croit spontanées, individualisées, subjectives sont formatées, culturellement et visuellement. « Je veux que mon tableau ait l’air d’avoir été programmé » ; cette déclaration n’est pas loin de celle, fameuse, de Warhol : « Je voudrais être une machine ». Puis, le parcours réunit plusieurs artistes autour de la représentation du corps, plus ou moins érotisé. Plus érotisé, quand on a affaire à ceux de Wesselmann qui, avec une jouissance certaine, allonge sur ses toiles des femmes roses et lascives. Ses nus, dont les lèvres, les mamelons, le sexe, sont d’autant plus accentués que les visages inexpressifs, sans traits, semblent comme des masques impersonnels. Plus érotiques encore, quand ce sont les pin-up alléchantes de Mel Ramos – un représentant du pop californien – ou les figures féminines de l’artiste anglais Allen Jones – on oublie souvent que le Pop-Art s’est vu naître en Grande-Bretagne déjà en 1956. Moins – au moins en apparence - quand il s’agit de John Wesley et de son portfolio réalisé à partir de costumes militaires. Ailleurs, on retrouve les produits alimentaires de Claes Oldenburg, réalisés en vinyle ou en mousse de kapok, agrandis démesurément, presque monstrueux. Avec ses sculptures molles, l’artiste porte son choix essentiellement sur les stéréotypes locaux, l’équivalent du steak frites français : hot dogs, ice-creams ou autres hamburgers. (French Fries and Ketchup, 1963). Ailleurs encore, ce sont les images à répétition de Warhol, définitivement lancées sur une orbite vide (Nine Jackies, 1964). Le mérite de la manifestation est de montrer quelques créateurs qu’on voit rarement – Allan D’Arcangelo, May Stevens – et, point important, des artistes femmes –Rosalyn Drexler, Christina Ramberg – rares dans cet univers essentiellement masculin. On regrettera toutefois l’absence de quelques originaux, comme par exemple la fameuse cible de Jasper Johns (Target, 1968) dont la réplique sérigraphiée gomme les effets de la matière.

Itzhak Goldberg