La main de Picasso en grandeur nature. Le dessin – 1920 - réalisé sur un morceau de papier quelconque ordinaire est splendide. Posée, aux lignes tranchées, cette main aux contours nets attire notre attention par un détail qui a son importance : une alliance. Car l’homme s’est marié pour la première fois deux ans plus tôt et l’affiche clairement (fièrement ?). Son épouse, mais aussi sa muse et modèle, est une femme russe, Olga Khokhlova. Une main donc qui dessine, mais également une main qui caresse. A écouter le musée, 2017 n’est pas seulement l’anniversaire du centenaire de la révolution russe. Il est aussi celui de la rencontre entre Picasso et Olga. Est-ce cette date qui fut le prétexte pour a pu justifier une manifestation baptisée en toute simplicité Olga Picasso ? Ou – c’est plus probable - l’exposition s’inscrit-elle dans la lignée de celles qui présentent l’oeuvre de l’artiste espagnol à l’aune de ses amours ? La liste en est longue, car cet homme à femmes a laissé derrière lui de nombreuses conquêtes au point de former une véritable galerie de portraits. Par bonheur, les commissaires n’ont pas choisi la vision anecdotique et superficielle qui tente de traduire la panoplie stylistique de Picasso par les nombreuses images d’Olga. Encore que, dans un article du somptueux catalogue, Joachim Pissarro suggère de remplacer le terme néoclassicisme souvent attaché à l’œuvre de Picasso pendant les années vingt par la « période Olga ». Pour autant, l’approche psychologique, adoptée ici, n’est pas plus convaincante. De fait, tout au long du parcours semé d’œuvres magnifiques, les panneaux pédagogiques détaillent systématiquement les états d’âmes du couple. Ainsi, le somptueux Portrait d’Olga dans un fauteuil (1918) ou un monumental Grand nu à la draperie (1923) sont suivis par un ensemble de portraits définis comme mélancoliques. Le seul problème est que l’on distingue difficilement les expressions prétendument mélancoliques de celles qui ne le sont pas. Puis, le spectre s’élargit avec la section « Changement de décor ». La vie mondaine du couple prend son élan et ils s’installent dans un appartement rue de La Boétie, dans l’appartement que leur procure le galeriste Paul Rosenberg. Ils acquièrent également le château de Boisgeloup et s’entourent des who’s who français et internationaux : Apollinaire et Cocteau, Stravinsky et Diaghilev. Arrive enfin comme une apothéose la maternité avec Paul. C’est sans doute avec ces épisodes intimes de la vie de Picasso et d’Olga – la maternité et l’enfance de son fils - que le peintre aborde d’une manière directe sa biographie. Qu’il s’agisse d’Olga tenant son bébé (Maternité, 1921) ou des jouets que Picasso fabrique pour son fils (Cheval, 1921), l’artiste semble s’investir dans le cadre familial. Mais, on le sait, les choses ne durent pas. Dès 1927, Picasso entretient une liaison avec une très jeune femme, Marie-Thérèse Walter. Dans le chapitre nommé « Baigneuses », ce sont des figures de femmes, traitées d’une manière proche du surréalisme qui, selon les organisateurs, illustrent cette double vie. Avec une clarté exemplaire, car « Olga est dépeinte dans des tonalités sourdes, grisâtres, et dotée de formes pesantes et acérées », tandis que « Marie-Thérèse est au contraire représentée dans une palette plus fraîche et dans des postures aériennes très érotiques, qui disent bien toute l’énergie et la joie qu’elle inspire à l’artiste ». Les hypothèses sont séduisantes mais peut-on avancer avec une telle certitude ces affirmations face à ces représentations stylisées à l’extrême, qui laissent autant de place à l’imaginaire qu’au réel ? Plus compliqués encore sont les chapitres suivants : Métamorphose, Atelier, Crucifixions et Corridas ou encore Eros et Thanatos. Rien qu’à la lecture de ces titres, on constate qu’on a affaire à des thèmes récurrents chez Picasso, voire dans l’histoire de l’art tout court. Entendons nous bien, chaque ensemble comporte des œuvres spectaculaires. La tête bouleversante du Minotaure (1933) est la fusion extraordinaire d’un homme et d’une bête, le Baiser de 1931 reste probablement l’image la plus crue d’érotisme quasi-cannibale qui existe ? et la Corrida de 1935 est une scène d’une violence à la limite du supportable. Sans doute, les rapports tendus entre Picasso et Olga ne laissent pas les deux époux indifférents. Toutefois, Picasso n’a pas attendu l’arrivée d’Olga pour traiter les thèmes de l’atelier, de la sexualité, de la tauromachie et encore moins de la métamorphose, thèmes qui traversent toute son œuvre. Le risque de l’interprétation psychologique d’Olga, ou d’ailleurs de tout autre personnage, est qu’il s’agit toujours d’une projection. Triple projection même : celle du personnage représenté, celle de l’artiste et enfin, celle de l’interprète. Cela fait beaucoup de monde, même pour Picasso. Le visiteur peut toujours grimper un étage plus haut pour voir l’ensemble de l’hommage à Jacqueline Roque : « Jacqueline aux mains croisées ». Prémices de la prochaine exposition à cette dernière femme et égérie de Picasso ?