- Portrait de Jacqueline. La compagne de Picasso est assise. Son regard se dirige hors cadre et n’entame aucun dialogue avec le spectateur. Comme absente, elle est dans son univers, univers dans lequel l’a placée le peintre. Notre œil, qui scrute ce tableau de taille imposante, descend progressivement pour se heurter à un autre personnage – debout ou allongé – sur les genoux de la femme : un chat d’un noir d’encre, presque un monochrome animal. Ses yeux, dotés d’énormes pupilles, nous fixent et ne nous lâchent pas. Un être maléfique ou un rappel de l’Olympia de Manet ? Manet, dont les échos lointains du Déjeuner sur l’herbe ont inspiré quelques toiles exposées à Landernau. Jacqueline est assise, mais elle n’est pas seule dans cette position. Non seulement une des sections de la manifestation se nomme « Femmes assises », mais on est frappé par la quantité de figures qui adoptent cette attitude. Tantôt, de façon plutôt discrète, comme ce magnifique autoportrait de 1956, où l’on distingue à peine l’armature du fauteuil, tantôt d’une manière plus explicite quand la personne semble comme emprisonnée dans son siège (Femme assise avec le chapeau jaune et verte, 1956). Si, presque toujours, il s’agit de personnages féminins, pour aboutir, comme l’écrit justement de Jean-Louis Andral, le commissaire de l’exposition : « à une sorte d’objectivation de la femme, enchâssée entre le dossier et les accoudoirs, dans une position donnant la liberté de toujours renouveler le rapport de l’espace à la figure ». Et, plus brutalement, affirme Picasso : « comme tout artiste, je suis d’abord le peintre de la femme et, pour moi, la femme est essentiellement une machine à souffrir ».
Cependant, le parcours montre d’autres pans de l’artiste espagnol. Certes, il ne s’agit pas de rétrospective, car les œuvres proviennent de la collection de Catherine Hutin, la fille de Jacqueline Picasso. Comme toute collection, elle affiche des manques – les périodes roses et bleues, les collages – qu’elle rattrape avec la production du peintre à partir des années cinquante : portraits, ateliers, minotaures, dialogue avec les « maîtres »… Mais ce sont surtout les dernières années qui restent époustouflantes. Quelque chose de grave, voire de tragique, traverse les visages de ces personnages, marqués et déformés par le temps (Homme à la flûte et l’enfant, 1971 ; Homme à la pipe, 1971). Encore plus qu’avant, Picasso devient inclassable, éclectique, sauvage – libre, en un mot. Le spectateur, lui, ressort bouleversé.
Itzhak Goldberg
Picasso, jusqu’au 1er novembre, Espace Leclerc, Landerneau