La critique belge réserve un accueil unanime à la rétrospective de Rik Wouters. Impeccablement accrochée, elle est très complète, grâce à l’effort commun des deux musées principaux de ce pays, les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique de Bruxelles et le Musée des Beaux-Arts d’Anvers. Certes, la brève existence de l’artiste – il meurt en 1916 à l’âge de 36 ans - ne lui a pas permis de réaliser une production très vaste – le catalogue raisonné mentionne le chiffre de 220 tableaux. D’ailleurs, les historiens d’art s’adonnent à cœur joie à cet exercice, certes captivant mais plutôt stérile, qui consiste à deviner l’évolution hypothétique de Wouters si sa mort prématurée n’avait pas mis fin à sa carrière. Quoi qu’il en soit, Wouters, presque totalement inconnu en France, est un artiste immensément populaire en Belgique. Le mot populaire est choisi à dessein car il s’agit d’une peinture très séduisante. Vivante et colorée, elle semble ignorer les tensions et les drames de l’existence et mettre en scène un quotidien paisible, un intimisme chaleureux. Le parcours ici est chronologique et ce sont les mêmes thèmes classiques, portraits, autoportraits, scènes d’intérieur ou encore paysages, qui reviennent dans différentes périodes. Selon les commissaires, il s’agit « d’une peinture sans message », autrement dit d’une œuvre qui établit un rapport sans médiation à la réalité. Affirmation un peu réductrice, car Wouters, comme tout artiste, transpose à sa façon le réel. Cependant, il s’agit d’un art qui s’éloigne du symbolisme prépondérant à la fin du siècle et de ses préoccupations métaphysiques. Partant d’un style presque académique qui fait appel à une gamme chromatique sobre (Portrait d’un homme, 1899-1902), le peintre va éclaircir sa palette et alléger la facture, à mesure que les transformations esthétiques impressionnistes exercent leur séduction. Un voyage à Paris en 1912 confirme cette évolution où la lumière devient de plus en plus importante. Mais c’est la découverte de Cézanne et de sa construction par la modulation de la couleur, qui marque profondément le style de Wouters. Comme le maître d’Aix, il compose dès lors ses toiles à partir de touches séparées, en laissant des réserves, des zones où la toile apparaît à nu (Fenêtre ouverte sur Boitsfort, 1914). On est frappé par le jeu récurrent entre les taches de couleur sur le visage et leurs équivalents sur le fond (de la toile ?), qui contribue à lier l’ensemble de la composition (Portrait de Simon Lévy, 1913). De même, la densité cézanienne est présente dans les deux beaux paysages de forêt (Ravin A et Ravin B (1913). Pratiquant Coutumier ?d’échanges avec la peinture française, auxquels il faut ajouter les fauves, Matisse essentiellement, Wouters n’est pas insensible à l’expressionnisme allemand qu’il découvre à la célèbre exposition internationale de Cologne (1912). Ainsi, Homme lisant, est un dessin réalisé à l’aide de contours puissants et suggestifs et le portrait de sa femme se reflétant dans la fenêtre, Automne (1913), fait appel à des lignes plus anguleuses qui évoquent celles de Die Brücke. Ce portrait fait partie d’innombrables représentations de l’épouse de l’artiste, surnommée Nel, modèle quasi-exclusif, qui a contribué à l’image de félicité, qui fait partie de la légende dorée de qui est associée à ?l’artiste. Parallèlement à la peinture et au dessin, Wouters pratique également la sculpture, qui généralement n’échappe pas à l’influence écrasante de Rodin ni à celle de Bourdelle. Si la sculpture la plus connue, La Vierge Folle (1912), est une figure en position de contrapposto un peu excessif, la femme qui se penche en avant dans Attitude (1908) adopte une position plus convaincante. Vers la fin de la décennie, Wouters, entouré de Schirren, Paereles et De Kat parmi d’autres, devient le chef de file d’un groupe qu’on va nommer le Fauvisme brabançon. Cette tendance ???? s’affirmera avec l’exposition de 1913 dans la galerie bruxelloise Giroux, avec laquelle l’artiste est désormais sous contrat. La fin de la vie de Wouters est tragique : engagé en 1914, il est fait prisonnier, puis en 1915, après de longues souffrances, il meurt d’un cancer. Son autoportrait ultime, avec un bandeau sur l’œil, est l’une des rares images pessimistes de cette œuvre qui respire, sinon toujours le bonheur, du moins une tranquillité apaisante. Renoir n’est pas loin de cet art léger et aéré. aérien ??? Ce rapprochement pose le problème déjà mentionné, celui de l’ignorance de l’œuvre de Wouters en France. Tout laisse à penser que cette situation est due justement à cette proximité troublante du peintre belge dont l’évolution suit la peinture française, de l’intimisme des Nabis aux prémonitions du Fauvisme, sans pour autant atteindre leur hardiesse. On peut toutefois accorder à l’artiste une capacité étonnante à établir des interactions avec ces nouvelles tendances tout en gardant des inflexions personnelles. Autrement dit, une production picturale à regarder non pas à travers le filtre français mais dans son contexte belge. Wouters, un artiste à aimer avec modération ?
Itzhak Goldberg