On ne naît pas Matisse, on le devient. L’exposition lyonnaise en fait une belle démonstration.

Le contraste est saisissant. D’un côté, Académie de jeune femme (vers 1900) est un très beau dessin classique qui décrit avec précision un nu féminin. Un an plus tard, avec le même sujet (Nu en pied, Académie Bleue), le corps n’a plus de proportions parfaitement étudiées, la couleur est partiellement arbitraire, la position dans l’espace indéterminée. Autrement dit, Matisse commence déjà à expérimenter avec la peinture. Toutefois, le titre du premier chapitre de l’exposition, « Apprendre et désapprendre », résume parfaitement ses débuts - atelier de Moreau (1892-1898), copies de tableaux de maîtres au Louvre – qui sont lents, voire laborieux. Matisse, en effet, n’a rien de commun avec la virtuosité spontanée de son grand rival, Picasso. Quand la carrière de ce dernier est jalonnée de sursauts, de signes d’impatience, le peintre fauve, lui, semble creuser en profondeur, explorer longuement chacune de ses pistes. Curieusement, l’emblème de cette approche ne se trouve pas dans la peinture mais dans la sculpture. Ce sont les quatre Dos, ces nus de taille monumentale (entre 1909 et 1930) où le corps se transforme en volume, qui mettent en place un principe essentiel de Matisse : la série ou l’évolution systématique vers des formes de plus en plus simplifiées, sans que le sujet se décompose définitivement. Mais sculpture ou peinture, c’est la figure humaine qui se trouve au cœur de l’œuvre. Il suffit de juxtaposer La Baigneuse (1909), une toile qui représente une femme à la corporéité massive, au premier des Dos de la même année pour constater la capacité de Matisse à obtenir un résultat proche avec des techniques différentes. Plusieurs parmi les chapitres – « La grammaire de poses », « Une danse immobile », « Du portrait au visage », « La séance de pose » – traitent ici le rapport de l’artiste avec le corps. Systématiquement, les commissaires de l’exposition confrontent une toile à un nombre important de dessins et de gravures qui ont participé à l’élaboration de l’œuvre. Ainsi, le Portrait de Greta Prozor (1916), cette image étrange et inquiétante, est accompagnée d’une série d’études de son visage. On reste stupéfait quand on découvre toute la gamme d’options envisagées par Matisse – y compris une version pratiquement cubiste – avant qu’il ne fasse son choix définitif. Ailleurs, avec L’artiste et son modèle-Lydia, c’est le désir face au corps féminin, qui se trahit. Nulle part ailleurs, la ligne n’épouse avec autant de sensualité le corps de celle qui fut son modèle préféré. Nulle part ailleurs, on ne doute autant de la sincérité de la phrase de Matisse qui déclare à propos de ses modèles : l’intérêt émotif qu’elles m’inspirent ne se voit pas spécialement dans la représentation de leurs corps, mais souvent dans des lignes ou des valeurs spéciales qui sont répandues sur toute la toile. Volupté sublimée ? Sans doute, mais on peut se poser la question avec Le Rêve, ce tableau magnifique au contenu érotique sous-jacent, qui est le rêveur qui représente le rêveur lui-même ??????. On peut être moins convaincu par le chapitre nommé astucieusement « La Forme odalisque », appellation qui incite à voir les odalisques comme une expérimentation qui « s’inscrit dans la lignée des réflexions de l’artiste sur l’insertion de la figure dans l’espace » (Anne Théry). Peut-être, mais fallait-il pour autant représenter les corps aux formes conventionnelles dans un décor orientaliste de paillettes ? Le contraste avec la toile remarquable, Femme au canapé (1920), placée dans la même salle, est frappant. Le parcours se poursuit avec d’autres thèmes « Métamorphoses, Nymphes et Faunes », celui du monde mythique interprété par le peintre ou « Arbres et Oranges », thème qui joue sur les passages entre nature et nature mortes. Deux chapitres traitent les préoccupations essentielles de Matisse : « La Blouse Roumaine et le motif décoratif », « Cinématographie-thèmes et variations ». Le premier rappelle le rapport de l’artiste - issu de famille de tisserands - avec les textiles. Chez Matisse, le « tissage » entre les éléments d’un dessin – la répétition d’une courbe ou d’une arabesque, bref les liens organiques internes à l’œuvre – forment des “chaînes” décoratives qui révèlent toute l’importance accordée à l’ornemental. Le second, qui montre une série de femmes assises, propose surtout différentes déclinaisons de l’univers végétal. La feuille, la tige ou la nervure sont des formes épurées, dénuées de tout détail anecdotique, sur un fond débarrassé des effets de parasitage. Mais laissons le dernier mot à Matisse : “lorsque je vois, étudie les femmes, je pense souvent aux fleurs”.

MATISSE LE LABORATOIRE INTERIEUR, jusqu’au 6 mars 2017, Musée des Beaux-Arts de Lyon, 20 place des Terreaux, 69001 Lyon, tél 04 72 10 17 40, www.mba-lyon.fr, tlj sauf mardi 10h-18h, entrée 7 E, cat éd Hazan, 384 p, 45 E

Commissaires : Sylvie Ramond, 150 œuvres