Le titre « Le monde de Fred Deux » n’a rien de gratuit. Rares, en effet, sont les artistes à avoir construit un univers aussi singulier. Rares également sont les œuvres à pouvoir bouleverser mais aussi à pouvoir créer un malaise comme celles présentées à Lyon. C’est que ces dessins et ces taches, ces griffonnages fébriles, donnent l’impression de ne pas offrir de réponse à une recherche esthétique mais plutôt d’être le résultat d’une nécessité vitale, à peine contrôlable. La rétrospective de Fred Deux (1924-2015), de loin l’exposition la plus importante consacrée à ce créateur, propose un parcours chronologique qui permet de suivre l’évolution étonnante de cet autodidacte. Pour lui, qui vient d’un milieu ouvrier, tout commence avec une « révélation », celle de Paul Klee, qui donne lieu à une véritable Kleepathologie – on a vu de pires troubles. Ainsi, les premiers travaux sont des dessins d’une extrême délicatesse, des constructions graphiques légères et flottantes. Rapidement toutefois, la tache fait son entrée. Certes, Deux est loin d’être le seul à faire appel à ce procédé, utilisé parmi d’autres par les surréalistes et pour lequel on invente une appellation spécifique dans la France d’après guerre : le tachisme. Toutefois, avec ces travaux, réalisés à la gouache, à l’encre de Chine mais aussi à la laque pour bicyclettes, l’artiste acquiert une liberté plastique, donnant lieu à des formes molles qui s’étirent et qui renoncent à toute prétention à la ressemblance. Le flou et la transparence de ces constellations indécises et insaisissables deviennent des traits marquants chez Deux, même quand, par la suite, il revient au dessin. Il faudra attendre les années 1990 pour retrouver des taches, parfois bariolées d’éclatantes couleurs. Mais, taches ou lignes, l’ensemble se caractérise par son côté organique. Les viscères, les organes, les cellules qui, disloquées, prolifèrent et échappent à toute fonction descriptive, forment une carte anatomique du chaos. Comme chez Bellmer, dont Deux connaît les gravures par l’entremise de sa femme, Cécile Reims, cette enveloppe qu’est la peau n’est plus imperméable et permet d’exhiber à la fois le dehors et le dedans. Toutefois, à la différence de l’artiste allemand, les corps ici se situent plutôt du côté de Thanatos que d’Eros. Les souvenirs de la guerre – voire la série Otages – ou ceux de la Shoah hantent ces figures. Le désir cède souvent la place à l’horreur. Cette présence trouve une expression terrible dans le livre mythique, La Gana, écrit en 1957, sous le pseudonyme de Jean Douassot et également dans l’enregistrement du récit de sa vie, que l’on peut écouter au musée. L’accrochage, souple et élégant, invite le visiteur à faire des rapprochements entre les différentes périodes qui partagent néanmoins cette même obsession que rien ne peut mieux résumer qu’une phrase de Michaux, poète et écrivain, membre de la même famille artistique.
“Je bute contre le volume des corps, contre le “dehors” des vivants, cette enveloppe qui me les intercepte et intercepte leur intérieur qu’en vain j’essaie de me représenter”.