L’art palestinien en quête de musées
Un musée consacré à l’histoire, à l’art et la culture de la société palestinienne vient d’ouvrir en Cisjordanie, mais il est encore vide, tandis qu’un autre projet, celui d’un musée palestinien en Israël, fait débat.
Où peut-on voir l’art palestinien ? Jusqu’à présent un peu partout, sauf en Palestine. Mais la situation change. Non seulement le nombre des artistes palestiniens croît mais encore, pour la première fois, un musée consacré à l’histoire et à la culture palestiniennes ouvre ses portes en Cisjordanie, à Bir Zeit, une ville universitaire située au nord de Ramallah, à une trentaine de kilomètres de Jérusalem. Cet établissement indépendant est lié à la Taawon-Welfare Association, une importante association internationale, qui s’emploie au développement et à la préservation de l’identité et du patrimoine culturel palestiniens. Il a été financé à hauteur de trente millions de dollars, grâce à des donations d’individus ou d’institutions palestiniennes ou arabes, et à l’aide de deux ou trois donations majeures, issues d’institutions britanniques. Pour autant, les choses ne sont pas simples. L’inauguration officielle, qui a eu lieu le 18 mai 2016, en présence du président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, avait un côté légèrement surréaliste. De fait, l’imposant bâtiment, posé sur une colline, et dont les formes attirent immédiatement l’attention, n’offrait aux invités qu’un espace vide de 3000 m2. Pas de collection permanente, aucune exposition temporaire sur place. L’exposition inaugurale, Never Part (« Jamais séparés »), dont le contenu reste peu précis, a été annulée, entraînant le départ du conservateur en chef du musée, le Palestinien Jack Persekian.
Un musée vide ?
Omar al-Qattan, le président du conseil d’administration, qui a joué un rôle déterminant dans la réalisation du projet, a expliqué au Journal des Arts cette situation pour le moins étonnante. Selon lui, le conseil scientifique n’était pas satisfait de la qualité du projet tel que présenté par Jack Persekian, malgré deux années de travail préparatoire. Il relativise en ajoutant que ce type de difficultés n’est pas rare pour un musée, quel qu’il soit, à ses débuts. Omar al-Qattan parle également des divergences de fond entre la génération « historique » – les personnalités à l’origine du musée, qui penchaient vers une vision commémorative, célébrant le passé artistique et patrimonial – et celles, plus jeunes, qui souhaitaient une sensibilité au présent, voire au futur. Cependant, il était délicat de repousser l’ouverture du musée, dans un contexte politique tendu, surtout quand on sait que la mise en route de cette entreprise a déjà été retardée par la seconde Intifada. Certes, mais de nombreux observateurs de la région regrettent qu’un projet d’une telle envergure n’ait pas donné lieu à une attention suffisante pour éviter une inauguration peu flatteuse.
Un musée hors les murs
En attendant, le musée joue le rôle d’un vaisseau-mère, avec des satellites illustrant la dispersion des Palestiniens dans tout le Moyen Orient. Il se doit de fédérer, mettre en réseau et reconnecter les Palestiniens restés au pays avec la diaspora internationale. Ainsi, la première exposition At the Seams, A Political History of Palestinian Embroidery (Sous toutes les coutures, une histoire politique de la broderie palestinienne) a eu lieu au centre culturel Dar el-Nimer à Beyrouth. Elle fut réalisée en 2016 par Rachel Dedman, une conservatrice indépendante, à partir des collections privées de broderies, d’images et de textes d’archives. L’exposition, qui inclura également des designers palestiniens contemporains, sera reprise dans une version remaniée à Bir Zeit en 2018. L’autre activité importante est la constitution d’une plate-forme internet du musée, baptisée Album de famille. Ce sont des photos de familles accompagnées d’entretiens détaillés avec leurs propriétaires. Selon Dalia Othman, directrice des archives audio-visuelles du musée : « ces 10 000 photos scannées fournissent un moyen idéal pour aborder l’histoire palestinienne ». Une histoire, dont le titre de la manifestation inaugurale du musée, « La représentation de Jérusalem depuis 1967 », qui aura lieu en septembre 2017, a valeur de symbole. Annoncée par les organisateurs comme une lecture critique des représentations de Jérusalem, y compris dans la culture populaire et dans l’art contemporain, ce thème – le condensé de l’évolution politique dans la région depuis la guerre des Six Jours et l’occupation de Jérusalem Est – ne peut pas faire l’impasse sur une prise de position politique. Le choix est d’autant plus frappant que le rêve initial des fondateurs du musée de Bir Zeit était de le construire justement dans cette ville qui se trouve au cœur du conflit palestino-israélien – un projet auquel ils ont renoncé pour des raisons pratiques.
Un futur musée concurrent en Israël
Toutefois, Omar al-Qattan n’est pas le seul à rêver de faire découvrir l’art palestinien à son public et à d’autres spectateurs. Dans l’un des plus grands villages arabes d’Israël, Umm-al-Fahm, Saïd Abu Shakra a fondé, il y a vingt ans, une importante galerie d’art. Le lieu est spacieux et les expositions sont ambitieuses. Récemment, la manifestation « L’identité de l’artiste palestinien : entre tradition, culture, modernisation et globalisation » a réuni plus de trente artistes palestiniens venus des quatre coins du monde. Saïd Abu Shakra vise toutefois plus haut : créer le premier musée d’art palestinien en Israël. Le projet n’a rien d’utopique, car l’homme a déjà lancé un concours d’architecture et a fait le choix de bâtiment proposé par Amnon Bar Or. Mais son idée est loin de faire l’unanimité car, dit-il : « Les donateurs des pays arabes ont refusé d’apporter leur soutien à mon projet parce qu’il est situé sur le sol israélien, et que ma galerie d’art reçoit des subsides publics d’Israël. » Abu Shakra justifie sa volonté par les tentatives d’Israéliens – qui, selon lui, n’ont aucun lien ni avec la culture, ni avec la communauté palestiniennes – de bâtir un musée dédié à cet art.
Si Abu Shakra se réjouit de l’ouverture du musée en Palestine, Omar al-Qattan est nettement plus circonspect. Insistant sur le fait que chacun est libre d’agir selon sa conscience, il considère néanmoins que le choix d’un musée palestinien à l’intérieur des frontières de l’Etat hébreu est un acte idéologique lourd de conséquences : une manière de s’engager dans une « avenue aveugle ». Clairement, il partage la position de nombreux artistes palestiniens qui refusent d’exposer au côté d’artistes israéliens.
Avec ces deux visions éloignées, sinon opposées, c’est tout le débat sur le rapport entre l’art et la politique qui se trouve posé. Débat sans véritable issue et qu’il incombe à la société palestinienne de trancher. Sans doute, cette société gardera-t-elle dans sa mémoire la phrase du grand poète Mahmoud Darwich, qui déclarait : « On ne peut pas évoquer la culture palestinienne sans y mêler la politique, car la politique assiège notre culture. »
Itzhak Goldberg, envoyé spécial à Jérusalem.