« Tu n’auras point de lieux communs »

Ma source d’inspiration est ancrée dans le monde juif et dans ses traditions. D’une façon ou d’une autre, on pourrait dire qu’il existe en quelque sorte en creux, en dehors des Dix Commandements que l’on connaît, un Commandement supplémentaire qui serait : « tu n’auras point de lieux communs ». De fait, si la Bible, la Torah écrite, reste le fondement originel de toute la pensée religieuse, la tradition juive a créé la Torah orale (Torah beal pe) qui en est l’interprétation orale. Retranscrite, cette dernière devient à son tour sujet d’interprétation. C’est ce renouvellement incessant qui évite à la Torah de se pétrifier, de se figer, mais qui, à l’inverse, lui permet d’être constamment « irriguée » à nouveau. La distance entre l’origine et les interprétations est telle que, selon la légende, quand Moïse est redescendu sur terre et a regardé Rabi Akiva étudier les différents textes, il n’a pas reconnu « sa » Torah. D’ailleurs, tout laisse à penser que l’interdiction biblique de fabriquer des idoles s’inscrit dans la même ligne de pensée car l’idole, pétrifiée, a un aspect mortifère. Rejeter les idoles signifie vivre dans la mobilité, dans le changement, dans la transformation.

A ce sujet, j’aimerais raconter une histoire qui m’est arrivée car elle illustre ma pensée. Pendant mon voyage en Inde, je suis entrée dans l’un de ces magasins de sculptures, réalisées en bois pour les touristes, qui représentent les nombreux dieux de la religion hindoue. Après un long échange amical avec le vendeur - qui était aussi l’artisan à l’origine de ces travaux – j’ai posé une petite question mi- provocatrice, mi-ironique : « Alors, si j’achète une de ces sculptures, j’aurai un dieu à la maison ? ». L’artisan a souri et m’a dit : « Mais non, vous savez bien qu’il s’agit d’œuvres destinées à des touristes naïfs. Si vraiment vous voulez que votre sculpture devienne un dieu, il existe un rituel particulier, fouga, selon lequel on ouvre les yeux de ces dieux sculptés ; on leur permet ainsi d’accéder à toute leur puissance ».

De la même manière, il me semble que dans notre univers, de nombreux mots et concepts se sont usés ; il convient de leur réinjecter un nouveau sens, une nouvelle vitalité afin qu’ils ne tombent pas dans la catégorie des lieux communs.

Une autre réflexion sur le lieu commun est celle que propose le poète national israélien, Chaim Bialik. Ce dernier, dans un essai intitulé « La langue comme recouvrement et comme révélation », affirme qu’à son point de départ la langue était construite à partir de sonorités qui n’étaient pas des signifiants arbitraires mais les signes d’un sens originel, lié à l’objet ou à la notion qu’ils désignaient. Ce n’est qu’avec le temps que la langue s’est détachée de ses origines, devenant un simple outil de communication, qui ne permet plus d’accéder à la véritable « épaisseur » cachée sous les mots. Autrement dit, la langue, porteuse, à son point de départ, d’émoi et d’inquiétude, est devenue avec le temps une strate rigide, certes protectrice, mais une strate qui empêche l’homme de retrouver cette « épaisseur » initiale qu’elle lui dissimule. Selon lui, la littérature et la poésie sont le seul moyen d’accéder à ce sens originel car elles redonnent aux mots toute leur richesse.

J’aimerais toutefois maintenant proposer une autre vision du lieu commun qui tranche avec celle, négative, qu’on lui attribue souvent. Sans doute le lieu commun est-il a priori, un lieu desséché, qui a perdu son éclat. Mais, comme une fleur séchée que l’on trouve entre les feuillets d’un livre, il garde encore une petite lumière, le souvenir de la vie qui l’a habité.

En réalité tout peut prendre des allures de cliché, de lieu commun, c’est mon impression. On pourrait aller jusqu’à dire que le monde académique, auquel je n’appartiens pas, la Sorbonne ou encore ce colloque, sont également des clichés. Le problème est qu’à notre époque - époque que l’on peut dénommer selon ce terme flou qu’est le post-modernisme - toute notion qui, pendant longtemps, pendant même des siècles, a été considérée comme fondement de notre existence, devient suspecte et est sujette à déconstruction, voire démystification. Il est à la mode de remettre en question tout ce qui fut « consacré », voire sacré, qu’il s’agisse des concepts de famille, patrie, tradition ou de personnages historiques qui pendant longtemps ont joué un rôle de modèle pour la société. Il est probable que la crise des idéologies, concomitante de la fin du communisme et de la chute du mur du Berlin, est pour beaucoup dans cette attitude. Le danger, selon moi, vient du fait que ce « nettoyage radical » tend à ne montrer que le côté négatif de ces lieux communs, sans le remplacer par un contenu positif. Il me semble impossible - ou du moins réducteur - de fonder la vie sur le « non » et de faire abstraction du « oui ». Plus grave encore, la tendance actuelle à briser les mythes devient elle même un mythe, une illusion. Personnellement, je crois sincèrement qu’il est important de se pencher sur les lieux communs non pas simplement comme sur des idées désormais totalement vidées de leur contenu mais de tenter de remonter à la source de leur vitalité. En dernière instance, je crois que je ressens souvent une nostalgie, fusse-t-elle nostalgie empreinte de déception, vis-à-vis de ces lieux communs que l’on s’efforce de briser. Question de génération peut-être, ma génération y voit encore, même confusément, les traces de ce que l’on appelle aujourd’hui des mythes mais qui, dans d’autres circonstances, étaient malgré tout des idéaux.

Les lieux communs sont les premières choses à être enseignées aux nouveaux nés. Quand le bébé vient au monde, différentes clés lui sont données en partage. Chaque culture, voire chaque famille, lui imprime un langage, une gestualité, un sentiment du temps et de l’espace, bref une infinité de ces expériences qui tissent la vie. Toutefois, si pour nous il s’agit d’évidences, il n’en est pas de même pour l’enfant. Pour lui, chacune de ces leçons est une nouvelle aventure. Il vit le monde dans un étonnement infini : en apprenant il se forme, il « sculpte », il sculpte son corps et son âme. Pour lui, les limites n’existent pas encore. Mais, dès que toutes ces choses ont été incorporées, dès qu’elles deviennent des automatismes, dès que tout est connu à l’avance, la surprise disparaît. Les conduites dans leur ensemble deviennent évidences et clichés.

Face à cette situation, deux attitudes sont possibles. La première, la plus courante, est de vivre dans un monde de lieux communs. La vie est alors sans risques, sans dangers. Parfois vous vous y ennuyez mais souvent tout va bien, car c’est la vie normale. Avec le temps vous oubliez le sens profond, originel, vital, de ce qui, entre-temps, est devenu lieu commun. On pourrait dire qu’il ne subsiste qu’une peau un peu sèche, une peau qui a perdu tout contact avec le noyau initial. Vous oubliez d’ailleurs que sous les différentes strates perdure ce noyau intouchable, ce mystère inaccessible à tout jamais. De la révélation initiale, rien ne subsiste – quasiment rien.

L’autre réponse consiste à s’adonner à la création. Quand vous créez, vous affrontez des risques, vous êtes dans un monde traversé par un mouvement incessant. Cette façon de vivre vous oblige à ré-ouvrir chaque fois les clichés, à vous confronter à leur charge originelle. La créativité vous évite d’en rester aux apparences, de vous limiter à la peau et vous incite à vous rapprocher du noyau, même si ce dernier demeure inaccessible. Souvent, on me pose des questions sur ma façon d’écrire, j’explique que pour moi, un poème est réussi quand je suis moi même surprise par le résultat qui, en définitive, est toujours imprévisible. Les événements semblent surgir par accident, toujours dans la surprise.

Cette possibilité d’accéder aux forces créatives est en chacun de nous et toute vie intensément et honnêtement menée, toute relation profondément et sincèrement vécue, permet d’accéder, ne serait-ce que par instants, à cette lumière d’origine que recèlent les êtres les choses et les mots qui les nomment.